Le nouveau dictionnaire


Alfred de MUSSET (1810 – 1857)


 

 

 

Celui qui sait aimer peut seul savoir combien on l’aime.

On peut aimer sans souffrir lorsque l’on aime sans rougir.

On dit qu’il n’y a rien d’aussi rapide qu’un sentiment d’antipathie.

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. (La Nuit de Mai)

Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j’ai choisi. (Lorenzaccio)

Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure : Ton âme est éternelle et tes pleurs vont tarir.

Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur. (La Nuit de Mai)

Les larmes du passé fécondent l’avenir. (Sur la naissance du Comte de Paris)

Je parle beaucoup au hasard : c’est mon plus cher confident. (Fantasio)

Il y a des femmes que leur bon naturel et la sincérité de leur coeur empêchent d’avoir plus de deux amants à la fois. (La Confession d’un enfant du siècle)

Malheur à celui qui, au milieu de la jeunesse, s’abandonne à un amour sans espoir. (Les Caprices de Marianne)

 

La moitié d’un violent amour, c’est presque de l’amitié. (Les Marrons du feu)

Ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner  l’apparence de la raison. (Les Deux Maîtresses)

Dans un coeur troublé par le souvenir, il n’y a pas de place pour l’espérance.

Une femme pardonne tout, excepté qu’on ne veuille pas d’elle.

Une femme est comme votre ombre, courez après, elle vous fuit ; fuyez-la, elle vous court après.

Les grands artistes n’ont pas de patrie. (Lorenzaccio)

Rien n’est vrai que le beau, rien n’est vrai sans beauté. (Après une lecture)

Vous êtes comme les roses du Bengale, Marianne, sans épines et sans parfum. (Les Caprices de Marianne)

Tous les hommes ne sont pas capables de grandes choses, mais tous sont sensibles aux grandes choses. (Lorenzaccio)

Je ne crois pas, ô Christ, en ta parole sainte :
Je suis venu trop tard dans un siècle trop vieux.
D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte.
(Rolla)

Mais je hais les cafards et la race hypocrite
Des tartuffes de moeurs, comédiens insolents,
Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs.
(La Coupe et les lèvres)

Si je vous disais pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
(A Ninon)

 

Un jeune curé fait les meilleurs sermons. (Un Caprice)

Le plaisir des disputes, c’est de faire la paix. (On ne badine pas avec l’amour)

Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ?
Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ?
(La Coupe et les lèvres)

Il faut être ignorant comme un maître d’école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous.
(Namouna)

Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. (La Confession d’un enfant du siècle)

Qu’est-ce donc qu’oublier si ce n’est pas mourir ? (Lettre à Lamartine)

A défaut du pardon, laisse venir l’oubli. (La Nuit d’Octobre)

Où le père a passé, passera bien l’enfant. (Le Rhin allemand, réponse à la chanson de N. Becker)

Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les plaisirs passés ?
(Chanson)

Le seul bien qui me reste au monde
Est d’avoir quelquefois pleuré.
(Tristesse)

L’amour vit d’inanition et meurt de nourriture.

 

On peut bien être ridicule quand on aime, mais on ne l’est pas quand on souffre. (L’âne et le ruisseau)

Quelquefois, il y a des sympathies si réelles que, se rencontrant pour la première fois, on semble se retrouver.

Avec de la mémoire, on se tire de tout. (Namouna)

La bouche garde le silence
Pour écouter le coeur
(La Nuit de Mai)

Une femme, c’est une partie de plaisir ! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une : voilà une belle nuit qui passe ? (Les Caprices de Marianne)

On naît poète, on devient prosateur. (Le poète déchu)

Le retour fait aimer l’adieu.

Le bien perdu rend l’homme avare. (Poésies nouvelles)

Tout réel n’est pour moi qu’une fiction. (A quoi rêvent les jeunes filles)

On a bouleversé la terre avec des mots. (A quoi rêvent les jeunes filles)

L’incertitude est de tous les tourments le plus difficile à supporter. (La Confession d’un enfant du siècle)

On prend toujours le mal pour éviter le pire. (A quoi rêvent les jeunes filles)

Douces ou amères, les larmes soulagent toujours. (Un Caprice)

Où va l’homme ?
Où son coeur l’appelle.

Tu trouveras, dans la joie ou dans la peine,
Ma triste main pour soutenir la tienne,
Mon triste coeur pour écouter le tien.

Qui peut lécher peut mordre, et qui peut embrasser peut étouffer.

De quelque fol amour qu’on ait rempli son coeur
Le désir est parfois moins grand que le bonheur.
(Portia)

L’enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;
Il le croit infini, n’en voyant pas la fin.
(Premières poésies)

La vie est une rose dont chaque pétale est une illusion et chaque épine une réalité.

C’est tenter Dieu que d’aimer la douleur. (Stances à la Malibran)

On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime. (On ne badine pas avec l’amour)

Pour réussir dans le monde, retenez bien ces trois maximes : voir, c’est savoir ; vouloir, c’est pouvoir ; oser, c’est avoir. (Barberine)

Le mal existe, mais pas sans le bien, comme l’ombre existe, mais pas sans la lumière. (Lorenzaccio)

Qui aima jamais porte une cicatrice. (Lettre à Lamartine)

Tout vrai regard est un désir.

Prenez garde à un homme qui demande un pardon ; il peut avoir si aisément la tentation d’en mériter deux ! (La Nuit vénitienne)

Ah ! celui-là vit mal qui ne vit que pour soi !

Etrange chose que l’homme qui souffre veuille faire souffrir ce qu’il aime ! (La Confession d’un enfant du siècle)

Il n’y a de vrai au monde que de déraisonner d’amour. (Il ne faut jurer de rien)

L’enthousiasme est frère de la souffrance. (Lorenzaccio)

Tous les amours ne se ressemblent pas. Toutes les maîtresses se ressemblent. (Le roman par lettres)

Lettre d’Hannah Arendt à Martin Heidegger


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Je t’aime, tu le sais bien, comme au premier jour, et je l’ai toujours su même avant ces retrouvailles.

C’est en 1924 qu’Hannah Arendt (14 octobre 1906 – 4 décembre 1975), éminente universitaire et théoricienne du totalitarisme, rencontre le brillant philosophe Martin Heidegger alors qu’elle n’a que dix-huit ans, en suivant ses cours à l’université de Marbourg. Entre eux commence alors une liaison turbulente où se mêleront amour et philosophie, et qui aura pour théâtre un moment critique de l’histoire. Dans cette lettre, elle fait part de ses doutes et de ses sentiments à celui qu’elle aime.

Lettre d’amour Lettre de motivation

22 avril 1928

Que finalement tu ne viennes pas, je crois comprendre pourquoi. Mais une angoisse m’étreint, comme a pu m’étreindre, durant toutes ces journées, une angoisse soudaine, presque mystérieuse dans sa façon de survenir.

Ce que j’ai à te dire à présent ne consiste qu’à te brosser un tableau au fond très prosaïque de la situation. Je t’aime, tu le sais bien, comme au premier jour, et je l’ai toujours su même avant ces retrouvailles. La voie que tu m’as indiquée est plus longue et plus escarpée que je ne le pensais. C’est toute une vie qu’elle engage, et nombre d’années. Quant à la solitude de cette voie, j’y consens librement, et c’est là l’unique possibilité de vie qui m’échoie. Mais l’esseulement que le destin a suspendu n’aurait pas seulement abouti à m’ôter la force de vivre dans le monde, c’est-à-dire hors de l’isolement, il aurait bel et bien obstrué pour moi le chemin qu’il faut se frayer dans le monde, et ce chemin est long, il ne peut se faire d’un bond. Il n’y a que toi qui sois en droit de savoir tout cela, car tu l’as au fond toujours su. Et je crois que, même là où le silence est mon dernier refuge, jamais je n’en deviens pour autant insincère. Je donne toujours autant que ce que l’on s’estime en droit d’attendre de moi, et le cheminement lui-même n’est rien d’autre que la tâche que notre amour m’impartit. C’est mon droit à vivre que j’aurais perdu, si j’avais dû perdre mon amour pour toi, mais c’est et de cet amour et de sa réalité qu’il me faudrait faire mon deuil, si d’aventure je me soustrayais à la tâche à laquelle me contraint cet amour.

« Et si Dieu l’accorde

Je t’aimerai mieux après la mort. »

H.

( Hannah Arendt – Martin Heidegger, Lettres et autres documents 1925-1975, Gallimard )

Tags : Allemagne, amour, philosophie

Lettre de Gandhi à Hermann Kallenbach


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Comment as-tu fait pour prendre entièrement possession de mon corps ?

Le romancier Gilbert Sinoué est catégorique : « Hermann Kallen­bach est la personne que Gandhi a le plus aimée de toute sa vie ». Père et chef spirituel de l’Inde moderne, artisan de son indépendance, Mahatma Gandhi incarne dans le monde la philosophie de la non-violence. Après la publication de sa correspondance échangée avec l’architecte allemand, le monde entier lui découvre un nouveau visage, celui d’un homme romantique. Scandale ou non, personne ne peut rester de marbre face à cet amour impossible et aux promesses qui le rendent immortel.

Cher Chambre Basse,

J’ai ta lettre en main. Je n’utiliserai aucun adjectif pour qualifier les raisons que je t’ai exposées la semaine dernière.

Ton portrait (le seul et l’unique) se dresse sur la cheminée de la chambre. La cheminée est à l’opposé du lit. Le cure-dent éternel est là. Le maïs, le coton et la vaseline sont des rappels constants de ta présence. Et le tracé du stylo que j’utilise pour chaque lettre (tu vois que le crayon a disparu) me fait penser à toi. Par conséquent, même si je voulais te sortir de mes pensées, je ne le pourrais pas.

Mon nez n’en fait qu’à sa tête. Chaque fois que je me mouche, je sors mon mouchoir (mouchoir qui est le mien que parce que je me le suis approprié) et je me dis : « Non, je ne peux pas utiliser une enveloppe déchirée si je suis au bureau, et je ne dois pas dissiper la poussière sur la route comme le suggère Polak parce que tu n’aimerais pas ça. » Eh oui, jamais je n’ai dérogé au contrat. Du coup j’utilise un mouchoir par jour, soit dit en passant.

Comment as-tu fait pour prendre entièrement possession de mon corps ? C’est de l’esclavage, et avec vengeance. Mais après vient la récompense, quelle sera-t-elle ?

Le contrat tacite, c’est que tu prends mon corps et me donne ton âme par l’étude. Tu ne peux pas accepter le refus, même venant de toi.

Je suis content que tu sois allé à la réunion avec les chinois. Ta présence doit les avoir grandement encouragés.

J’espère que [Buffer House] va bien, d’esprit comme de corps.

Mes félicitations à M. et Mme Kennedy. Je leur souhaite une vie heureuse. J’espère que Mme Kennedy sera une épouse aidante. Comment va le frère de M. Kennedy ?

J’ai hâte d’avoir tes impressions sur Hari Lal.

Bien à toi,

Chambre Haute.

Contrat d’entente entre Chambre Haute et Chambre Basse

Chambre Basse se doit d’aller en Europe faire un pèlerinage sacré chez les membres de sa famille au mois d’août prochain.

Chambre Basse, tel un paysan pauvre menant une vie simple, ne doit pas dépenser plus d’argent que nécessaire.

Chambre Basse ne doit signer aucun contrat de mariage pendant son absence.

Chambre Basse ne doit convoiter aucune femme.

Chambre Basse doit voyager en troisième casse, en mer et sur terre.

Chambre Basse doit, si ses obligations professionnelles à Johannesburg le permettent, rendre visite au Dr. Mehta en Inde. Si ce voyage a lieu, il devra voyager dans la même classe que le Dr. Mehta.

Chambre Basse ne s’attardera pas à Londres ni nulle part ailleurs, pour sauver les foyers et les membres de la famille.

La prise en compte de toutes les tâches imposées à Chambre Basse par lui-même ci-dessus est le fruit de l’amour, et plus encore de l’amour qui existe entre les deux Chambres, cet amour qu’ils espèrent inconnu du reste du monde.

En foi de quoi, les deux parties apposent solennellement leur signature en présence du Créateur de tout cela le 29 juillet à la ferme Tolstoï.

Chambre Haute

Chambre Basse

Lettre de Violette Leduc à Simone de Beauvoir


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Il faut que je vous élève jusqu’à l’inaccessible

Méconnue du grand public, l’auteure Violette Leduc (7 avril 1907 – 28 mai 1972) fut l’un des génies littéraires de son temps, au même titre que Simone de Beauvoir ou Jean Genet qu’elle comptait parmi ses amis et protecteurs.  Elle trouve son inspiration dans son existence douloureuse et dans des amours impossibles dans lesquelles elle s’obstine envers et contre tous. Elle s’éprend ainsi de sa mécène Simone de Beauvoir et cette passion stérile lui inspirera L’Affamée. Dans cette lettre, Violette déplore sa réaction violente au départ prochain de Simone de Beauvoir pour Alger avant d’admettre combien la douleur du rejet est essentielle à son œuvre.

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Lettre d’amour Lettres

5 mars 1950

Je vous ai dit que je vous écrirai mais dois-je vous écrire ? Je veux respecter votre bonheur et votre tranquillité avec Sartre là-bas où vous allez. […]

Je vous reparlerai de vendredi dernier en essayant de ne pas radoter. Je vous parlerai franchement. […] J’avais été ivre d’émotion pendant une semaine après la conversation que vous  avez eue avec moi et que je ne mérite pas (non, ce n’est pas du masochisme) car si je l’ai bien écoutée et bien comprise, j’ai perdu ensuite la tête. Il y avait des nuits et des jours que j’avais décidé d’embrasser votre main dans le taxi, d’exploiter ainsi ce que vous m’aviez confié. Et je l’ai fait avec lâcheté pendant que vous indiquiez le chemin au chauffeur, pendant que vous n’étiez pas tout à fait libre. On peut considérer cela comme une audace enfantine, mais je sais que j’ai ébréché cinq ans de domination de moi-même.

Vous m’aviez dit que vous ne vouliez pas d’un amour mystique mais vous pouvez constater que l’autre n’est pas possible. Il faut que je vous élève jusqu’à l’inaccessible, il ne faut pas que je sente votre main qui serre la mienne quand vous arrivez. Après le geste que j’ai eu, j’ai plongé jusqu’au fond du gouffre de ma chasteté forcée. Je ne savais pas que c’était un grand gouffre. Je suis condamnée au bagne. J’ai aussi vu le précipice qu’il y a entre ma vie que je mène et l’érotisme du livre que j’écris.

Hier je pensais sérieusement au couvent pour aller jusqu’au bout de la chasteté, celle des yeux, du goût, de l’ouïe. Mais ce serait vous trahir puisque vous voulez que je travaille, que j’écrive. Ce serait aussi trahir mon enfer que je dois vivre jusqu’au bout. Quelles journées, quelles nuits de lucidité extraordinaires je viens de vivre depuis vendredi. Je n’étais jamais allée si loin au fond de ma misère, de mon avenir. Rien ne changera. Je serai un monstre de chasteté forcée jusqu’à ma mort. Oui, il faut travailler, travailler, vous aimer en commandant fermement mon renoncement. Si je me laissais aller je vomirais de jalousie sur Thérèse-Isabelle. Mais ce n’est pas ainsi que j’agirai. Je les couvrirai d’amour. Maintenant j’ouvre mon cahier. A ce soir.

8h ½ du soir. […] J’ai compris cet après-midi qu’écrire devenait mon vrai métier, celui auquel je peux consacrer tous mes efforts. Je ne demande pas le succès puisque mon succès, mon public c’est vous. Je demande un peu d’argent qui me viendrait directement de la vente de mes livres et qui me permettrait de vivre comme je vis actuellement. […] Je m’attache à ce que je fais et j’ose espérer que mes efforts seront peut-être récompensés. […] Finalement, ces bouleversements depuis mon retour ont refait une nouvelle virginité à mon amour pour vous.

Lettre d’Egon Schiele à Anton Peschka


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Je voudrais revoir le soleil se lever.

L’œuvre de l’artiste autrichien Egon Schiele (1890-1918) constitue une véritable ode au mouvement, à la chair, à l’érotisme et à la nature. Si l’on connaît de lui de nombreuses toiles et dessins, ses poèmes et lettres restent plus confidentiels. Dans ce billet qu’il adresse à son ami le peintre Anton Peschka, cet « éternel enfant » témoigne d’une admiration sans cesse renouvelée pour toutes les beautés que le monde est en mesure de prodiguer.

Lettre d’amitié Lettres

1910

1910 (Vienne)

Peschka ! […] Je brûle d’envie d’aller dans la forêt de Bohême. Mai, juin, juillet, août, septembre : il faut absolument que je voie quelque chose de nouveau, que je l’explore ; je veux déguster les eaux sombres, voir craquer des arbres, des airs sauvages, regarder ébahi des haies de jardin pourrissantes, y surprendre le foisonnement de la vie, entendre bruire les bouquets de bouleaux, frémir les feuilles ; je veux voir la lumière, le soleil, et savourer les humides vallées du soir au vert bleuissant, épier l’éclat fugace des poissons dorés, voir se former les blancs nuages, je voudrais parler aux fleurs. Scruter l’intimité des brins d’herbe, des hommes au teint rose, parler de dignes vieilles églises, de petites chapelles, je veux parcourir sans trêve des collines verdoyantes, parmi de vastes plaines, je veux baiser la terre, humer les tendres, chaudes fleurs des mousses. Alors je donnerai forme à de belles choses : des champs de couleurs…

Au petit matin, je voudrais revoir le soleil se lever, être libre de regarder la terre respirer, dans la lumière vibrante.

Harmoniser le champs qui respirent joie et beauté avec l’air parfumé de roses. De rudes montagnes aux rondeurs matelassées embrument de vastes lointains… Ô toi, terre odorante, devant nous, sous moi, réveille-moi, fais-moi mûrir comme un fruit au soleil ! Toi, sombre, brune terre poussiéreuse, à la rosée odoriférante, parfumée de fleurs, attirant les senteurs. Épanouis-toi au soleil qui, oui, nous donne tout. Joie ! Lumière sans prix, resplendis !

À l’ouvrage, homme actif ! Sois un fleuve inépuisable. Toi, verte vallée, tu me regardes, une verte atmosphère aquatique t’emplit, toi. De mes yeux mi-clos, je pleure de grosses larmes rouges, quand il m’est donné de te voir. Toi, œil douloureux, tu sens le souffle humide de la forêt. Toi qu’assaillent les senteurs, avec quelle ivresse dois-tu respirer l’haleine divine !

Je pleure en riant, ami, je pense à toi ; mieux, tu es en moi !

Voici que je m’allonge dans la mousse vivante, et qui parle, fleurs jaunes, claires, pures ; les eaux, respirant, parlent de la vie…

Et, là-haut, comme il est grand, le monde ! Que je m’enivre, moi aussi, et je perde de vue cette terre prosaïque.

Je dors.

Toutes les mousses viennent à moi et entrelacent, en se fronçant, leur vie dans la mienne. Toutes les fleurs cherchent à me voir, et font vibrer mes sens frémissants. Des floraisons d’un vert oxydé, des fleurs vénéneuses irritables m’emportent dans les hauteurs. Voici que je descends, planant, intact… l’étrange monde. Puis je rêve de chasses sauvages, déchaînées, de rouges champignons pointus, de grands cubes noirs, qui peu à peu s’évanouissent puis, comme par miracle, se remettent à croître, deviennent d’énormes colosses ; je rêve de l’incendie flambant comme un enfer, de la bataille d’étoiles lointaines, jamais regardées, d’yeux gris éternels, de titans précipités, de mille mains qui se tordent comme des visages, de nuages de feu fumants, de millions d’yeux qui me regardent avec bonté, et deviennent blancs, toujours plus blancs, jusqu’à ce que j’entende.

Lettre d’Elsa Triolet à Louis Aragon


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Un péché contre un semblant de bonheur.

Elsa Triolet ( 12 septembre 1896 – 16 juin 1970) devient la muse de Louis Aragon (3 octobre 1897 – 24 décembre 1982) avant de devenir sa femme en 1939. Ils sont tous deux liés par leur passion au goût de la révolution ; alors qu’il est démobilisé lors de la Seconde Guerre Mondiale, ils vivent en zone sud durant l’Occupation et ne cesse de publier et d’organiser la résistance des milieux intellectuels. À la libération, Aragon publie Aurélia, roman d’amour autobiographique tandis qu’Elsa Triolet sera la première femme à recevoir le prix Goncourt. Ils deviendront des figures de proue du communisme français. Elsa s’éteint et Louis la suivra douze ans plus tard, hantée par cette femme qu’il a tant aimée.

Lettre de rupture

Il n’est pas facile de te parler. Tu sembles oublier que nous vivons l’épilogue de notre vie, qu’ensuite il n’y aura plus rien à dire et que l’index lui-même d’autres le liront — pas nous.

Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. Dans ta course, il ne faut surtout pas déranger, ni te devancer, ni t’emboîter le pas, ni te suivre — quel que soit l’ouvrage — aussi bien couper des branches sèches, il ne faut surtout pas s’aviser de faire quoi que ce soit avec toi, ensemble. Cette dernière entreprise est bien ce que j’avais vécu de plus affreusement triste. Tu es là à trembler devant mes initiatives, jamais tu ne discutes, tu ne fais que crier ou tu « prends sur toi ». Le plaisir normal de faire quelque chose ensemble, tu ne le connais pas. Un mot anodin à ce sujet et tu te mets à m’expliquer la montagne de choses que tu as à faire. Comme au téléphone, tu racontes toutes tes activités, à n’importe qui, pour expliquer que tu ne peux pas voir ce quelqu’un justement maintenant. En somme, rien de changé depuis l’exposition anti-coloniale.

Pourtant, il serait peut-être aussi urgent de parfois nous rencontrer. Il nous reste extrêmement peu de temps, et tu le sais mieux que quiconque. Mon Dieu, ce que la sérénité me manque, toute une vie comme dans la voiture où je ne peux jamais te dire « regarde ! » puisque toujours tu lis ou tu écris, et qu’il ne faut pas te déranger.

J’étouffe de toutes les choses pas dites, sans importance, mais qui auraient valu la vie simple, sans interdits. Avoir constamment à tourner la langue sept fois avant d’oser dire quelque chose, de peur de provoquer un cyclone — et lorsque cela m’échappe, cela ne rate jamais ! J’y ai droit.

Pourquoi je te le dis ? Pour rien. Comme on crie, bien que cela ne soulage pas. La solitude n’est pas le grand thème de mes livres, elle l’est — de ma vie. J’y suis habituée, je m’y plais après tout. À l’heure qu’il est, le contraire me dérangerait. Ce que je veux ? Rien. Le dire. Que tu t’en rendes compte. Mais j’ai déjà essayé, je sais que c’est impossible. Et si tu me dis encore une fois combien juste maintenant tu tiens tout à bout de bras — je casse tout dans la maison ! Je ne mendie pas, rien, ni ton temps, ni ton assistance, ce que je ne supporte pas c’est la manière dont tu te tiens sur la défensive, les barbelés et les fossés. Ma peine te dérange, il ne faut pas que j’aie mal, juste quand tu as tant à faire. Moi aussi je prends sur moi, et même je ne fais que cela. À en éclater, à sauter au plafond. Même ma mort, c’est à toi que cela arriverait.

Et puis — zut ! Je suppose que quand on n’a pas de larmes, il vous faut une autre soupape. Allons mettons que ce que je ressens soit pathologique, et consolons-nous avec ça. Autrement tu vas encore me sortir que « tu as encore commis un péché… » Et si c’était vrai ? Un péché contre un semblant de bonheur. Je te rappelle seulement l’heure : nous en sommes à moins cinq. Ne me dis pas à mois six et demi, parce que c’est la même chose.

( Aragon, Elsa Triolet, Recherches Croisées, Google Books, p. 27 )

Tags : amour, déception, dispute

Lettre d’Auguste Rodin à Camille Claudel


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Votre vue je vous assure, m’épouvante

D’Auguste Rodin, né le 12 novembre 1840, qu’a retenu la postérité ? Son œuvre monumentale, La porte de l’Enfer, le Baiser, le Rodin balzacien ou son idylle tragique et sublime avec Camille Claudel. De cette relation passionnée et déchirante, qui conduira la jeune femme à la folie, l’asile et la mort, le maître exprime dans cette lettre son détachement naissant qui conduira le couple à la rupture.

Lettre d’amour Lettres

A-A+

[juin 1895]

Chère Mademoiselle,

Je ferai pour Mr Fenaille ce que vous désirez, le mènerai à votre porte, car il vient chez moi, en face.

Quant au ministre c’est exceptionnel il vient me chercher lundi à l’atelier pour aller chez vous, et je crois que votre intérêt et la politesse veulent que je sois avec lui, pour que nous ne soyons pas ridicules ni lui, ni moi, du reste il y a tout un plan que je désire voir réussir et il me faut la liberté de vous conduire soit maintenant soit plus tard, l’un après l’autre : M. Leygues, M. Poincaré, M. Bourgeois.

De cette façon j’arriverai à quelque résultat. Ce sera la dernière étape pour votre gloire et votre position. C’est dans votre strict intérêt et pour ne pas perdre votre avenir. M. Leygues a parlé avec éloge de vous à M. Bourgeois qui était chez moi hier, de votre valse.

Quant à moi, je ne vous verrai que ce qui sera strictement nécessaire. Votre vue je vous assure, m’épouvante et me rejetterai peut-être dans de plus grandes souffrances. La distance ne l’a tué et je ne cherche plus rien. D’atténuer un peu ma faute était ce que je voulais bien que malade je faisais ce que je pouvais et j’ai bon espoir de voir mes efforts couronnés probablement par une commande qui serait votre affirmation à la vue du monde et qui vous retiendront les amateurs – amis déjà.

Je suis malheureux de votre peine vous le pensez. Je ne viens pas pour moi mais je suis dans la nécessité d’accompagner M. Leygues, Morhardt m’ayant répondu affirmativement et je me suis engagé d’autre part, pour M Fenaille. Il n’est pas convenable que je l’accompagne qu’à votre porte. Tout cela sera mal pris par ces messieurs peut-être. S’il n’y a que du ridicule pour moi, ce n’est rien.

Je vous envoie mes vœux, non pour votre gloire déjà faite mais pour que la sécurité de vos pensées et de votre travail soit assurée.

Votre très dévoué serviteur

Rodin.

N’espérez qu’au jour le jour, et si les laps de temps étaient longs ayez toujours confiance car c’est le dernier effort et votre position sera si belle comme la mienne plus tard mais plus heureuse comme vous le méritez.

Lettre d’Emile Zola à Jean-Baptiste Baille


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Veuille le ciel que je reste toujours fou.

Emile Zola (2 avril 1840 – 29 septembre 1902), écrivain majeur de la littérature française avec sa fresque des Rougon-Macquart et des œuvres magistrales tels que L’assomoir ou Germinal, va marquer son époque par son engagement et son talent. Il défendra le Colonel Dreyfus en publiant un article historique en 1898 dans l’ Aurore : « J’accuse ». Plus qu’un homme engagé, l’auteur de La bête humaine est un idéaliste et le prouve au travers de cette lettre destinée à son ami Jean-Baptiste Baille.

Lettre d’amitié Lettres

10 février 1861

Mon cher ami,

[…]

Tu me parles justement  de l’idéal et de la réalité, et tu me proposes de recommencer notre ancienne discussion sur ce sujet, seulement en changeant les positions, toi devenant l’idéaliste et moi le réaliste. Une telle idée ne saurait me plaire ; j’ai écrit selon ma façon de voir et, si je m’examine, je ne trouve aucun changement dans ma pensée. Je me mentirais à moi-même si je t’adressais à cette heure les lettres que tu m’as adressées anciennement. Je ne puis devenir réaliste dans le sens que tu donnais à ce mot et, me faisant une loi des nécessités matérielles, étouffer tous les nobles élans de la créature. Mais comme je ne cessais de te le répéter, je me suis souvent heurté à la réalité ; je la connais et, si tu le désires, je puis te la montrer, quitte à te parler ensuite du ciel et à te découvrir une établie dans chaque bourbier que je sonderai. Ce qui m’irritait profondément autrefois était cette persistance de ta part à ne pas vouloir comprendre ma philosophie. J’avais beau te crier : « La réalité est triste, la réalité est hideuse ; voilons-là donc sous des fleurs ; n’ayons de commerce avec elle qu’autant que notre misérable humanité l’exige ; mangeons, buvons, satisfaisons tous nos appétits brutaux, mais que l’âme ait sa part, que le rêve embellisse nos heures de loisir. » Tu me répondais invariablement que je me perdais aux nues, que je ne voyais pas ce qui m’aveuglait. Ne pas voir, bon Dieu ! Je détourne les yeux du fumier pour les porter sur les roses, non pas je nie l’utilité du fumier qui fait éclore mes belles fleurs, mais parce que je préfère les roses, si peu utiles pourtant. Tel je me montre à l’égard de la réalité et de l’idéal. J’accepte l’une comme nécessaire, je m’y soumets selon la nature ; mais dès que je puis m’échapper dans cette ornière commune, je cours à l’autre et je m’égare dans mes prairies bien-aimées.

[…]

Parmi les réalités navrantes qui viennent assombrir notre jeunesse, il en est une contre laquelle se brise chaque coeur généreux, la désillusion de l’amour. A seize ans, nous faisons de beaux rêves ; notre sang bout dans nos veines, et nous brûlons de les réaliser. Aussi nous jetons-nous en aveugle à la poursuite de notre chimère ; la première femme rencontrée est celle que nous cherchons ; notre poésie nous la montre telle que nous l’avons rêvée, et, en fous que nous sommes, nous plaçons en elle tout un avenir de bonheur ! Hélas ! ce beau ciel ne tarde pas à s’obscurcir ; un jour nous avouons avec angoisse que nous nous sommes trompés. Mais nous somme jeunes encore ; nous poursuivons de nouveau notre idéal, nous aimons de nouvelles maîtresses, et ce n’est que lorsque nous avons parcouru tous les rangs, depuis la fille publique jusqu’à la vierge, que brisées nous déclarons que l’amour n’existe pas. C’est là ce que les vieux appellent l’expérience, c’est là ce qu’ils regardent comme une qualité et nous jettent à la face pour dominer. Veuille le ciel que je reste toujours fou à ce prix et que, vieillard, j’aie encore toutes ces illusions qui nous font traiter d’écervelés ! Il est, il me semble, une question que le jeune homme devrait se poser avant tout, question, il est vrai, qui n’empêcherait pas son rêve de s’évanouir, mais au moins qui pourrait le guider et le faire agir en connaissance de cause. Cette question est celle-ci : Dans quelle sorte de femmes vais-je choisir mon amante ? Sera-ce une fille de joie, une veuve, une vierge ? – Tu me demandais de la réalité ; le sujet vient de lui-même et je ne puis le refuser. Fouillons donc la fange, mon ami, et montrons  la presque impossibilité de rencontrer celle que nous cherchons.

[…]

Je te serre la main. Ton ami.

( http://bit.ly/1jqccbr )

Tags : amitié, ecriture, Écrivain, France, Génie, Littérature, Paris, philosophie

Lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet


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J’aime les œuvres qui sentent la sueur.

Gustave Flaubert a marqué la littérature française par son style indépassable, par son souci exacerbé du réalisme et par son regard lucide sur les comportements des individus et de la société. La force de son style dans Madame Bovary est incontestable. C’est en 1851 qu’il commence la rédaction du roman, elle ne prendra fin que 5 ans après. En février 1857, le gérant de la revue qui publiait Madame Bovary sous la forme de feuilleton, l’imprimeur et Flaubert sont jugés pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Il est finalement acquitté, notamment grâce à un soutien puissant dans le milieu artistique et politique. Dans cette lettre écrite en pleine rédaction du roman, Gustave Flaubert confie ses doutes et ses difficultés, allant jusqu’à juger les personnes qu’il a créés.

Lettre d’amitié Lettres

Vendredi soir, 11 heures [26 août 1853].

[…] Je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l’herbe et du feuillage. Ecrivains que nous sommes et toujours courbés sur l’Art, nous n’avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au cœur par les longs regards stupides que l’on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s’il s’est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours, tout au plus, que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j’étais ahuri ; puis j’ai été triste, je m’ennuyais. A peine si je m’y fais qu’il faut partir. Je marche beaucoup, je m’éreinte avec délices. […] Je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui, le soir, fouettent mes souliers en passant sur la dune, m’amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que si je n’en avais écrit de ma vie une ligne).

Je me suis beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes ; adieu, c’est-à-dire adieu et pour toujours au personnel, à l’intime, au relatif. Le vieux projet que j’avais d’écrire plus tard mes mémoires m’a quitté. Rien de ce qui est de ma personne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puissent les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d’avance sous les feux du Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n’en ressuscite ! A quoi bon ? Un homme n’est pas plus qu’une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s’absorber dans notre œuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d’eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! Evaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu’il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder encore.

Les choses que j’ai le mieux senties s’offrent à moi transposées dans d’autres pays et éprouvées par d’autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu’il me tarde d’être débarrassé de la Bovary, d’Anubis et de mes trois préfaces (c’est-à-dire des trois seules fois, qui n’en feront qu’une, où j’écrirai de la critique) ! Que j’ai hâte donc d’avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J’ai des prurits d’épopée. Je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées ; j’en ai des odeurs vagues qui m’arrivent et qui me mettent l’âme en dilatation.

Ne rien écrire et rêver de belles œuvres (comme je fais maintenant) est une charmante chose. Mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfoncements ! Je devrais être sage (mais rien ne me corrigera). La Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j’en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C’est pour cela que j’ai tant de mal à l’écrire, ce livre. Il me faut de grands efforts pour m’imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand j’écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril. Lorsqu’on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l’effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l’ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l’attention se bifurque. Il faut à la fois ne pas perdre l’horizon de vue et regarder à se pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu’on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c’est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l’autre, voilà la malice. […] Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l’Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m’apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l’ensemble ! C’est l’éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c’est calme ! c’est calme ! et c’est fort, ça a des fanons comme le bœuf de Leconte.

[…] J’aime les œuvres qui sentent la sueur, celles où l’on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache des ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a tout la différence des deux littératures. L’une n’a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l’âge, de l’éreintement, de l’abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d’empois. C’est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne laisse-t-on pas en effet à l’entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements forts coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l’autre ! l’autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d’eau de mer et elle a les ongles blancs comme l’ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l’habitude en effet de s’y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s’est développé selon son type ; il a vécu selon a forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s’appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c’est beau !

[…] Bonsoir !

( Gustave Flaubert, Pléiade Bibliothèque, Paris. )

Tags : Création, ecriture, Écrivain, Femme, France, Littérature

Les meilleures formules pour clore une lettre


Réussir à coucher sur papier ce qu’on veut dire à l’autre, c’est bien. Le faire en sachant en plus trouver une formule classe pour clore sa lettre, c’est mieux.

Qu’on écrive à un pote, un(e) petit(e) ami(e) ou un(e) futur(e) ex, s’il y a bien une chose qu’on veut réussir, c’est la dernière phrase — la cerise sur le gâteau, les quelques mots qui pourront parachever votre missive à la perfection.

Ne butez plus sur la panne d’inspiration ! Grâce à Karl Marx, Frida Kahlo ou Théophile Gautier, nous avons sélectionné pour vous les meilleurs au revoir épistolaires. À vos plumes !

Version amicale

Si elles sont légion dans le domaine amoureux, quand il s’agit d’amitié, les déclarations se font plus rares. Pourtant, quel meilleur contexte qu’un au revoir épistolaire pour ce genre d’aveu ?

Georges Brassens, pour clore une lettre à son ami Roger Toussenot, lui avoue : « Dans tous nos gestes et dans chacune de nos pensées, tu occupes la plus grande place, la seule possible. Nous t’embrassons. »

Victor Hugo était sans doute l’ami idéal, puisque nombreux sont les témoignages d’amitié à son égard sur le plan épistolaire !

Louise Michel va jusqu’à lui écrire : « À bientôt, car, si je ne vous écrivais pas, je ne pourrais supporter la vie. » ; mais c’est selon nous Alexandre Dumas Père qui lui adresse les meilleurs mots, ceux qu’on voudrait avoir nous-mêmes écrits à notre best friend : « À vous, frère par la pensée ; à vous, ami par le cœur. »

Version fleur bleue

Un peu de miel, que diable ! Qui a dit que le romantisme était mort ? Osez insérer quelques mots doux dans l’ultime phrase de votre missive : c’est le moment idéal.

Inspirez-vous du Marquis de Sade (oui, oui, lui-même !) qui, dans un élan de préciosité insoupçonné, écrit à Mademoiselle de Lauris : « Va, tu as beau dire, mais je te jure que nous ne serons jamais l’un qu’à l’autre. »

Vous pouvez préférer l’option Louise de Vilmorin qui s’adresse de sa plume charmante à André Malraux : « Sans vous, je suis perdue car je vous appartiens. Revenez à mon amour parfait. »

Pour un cri du cœur des plus sincères et touchants, c’est vers Jean Cocteau écrivant à Jean Marais qu’il faut vous tourner : « Serre-moi contre ton cœur. Aide-moi à être un saint, à être digne de toi et de moi. Je ne vis que par toi. »

Mais — attention les yeux — le plus virtuose des romantiques reste pour nous Edgar Allan Poe qui termine une de ses lettres à Sarah Helen Whitman par cette superbe promesse : « Cette nuit, mon âme vous rejoindra en rêves et vous dira la reconnaissance émue que ma plume est incapable d’exprimer. »

Version sexy

Les adieux sexy sont le moment d’user de métaphores lascives pour faire saliver un peu le destinataire de votre lettre grâce à quelques allusions bien senties. Pour les plus téméraires qui se demandent où trouver une version Jacquie et Michel, ce sera plutôt par ici !

Dans la poitrine de Karl Marx battait aussi le cœur d’un amant fougueux ! Vous pouvez lui empruntez les mots qu’il adresse à Jenny : « Ne pouvant utiliser mes lèvres pour t’embrasser, je le fais avec ma langue et mes paroles. »

Idem pour François Mitterrand, qu’on n’aurait pas soupçonné d’être aussi explicite dans ses lettres à Marie-Louise : « Et ma pensée s’attache sur ces minutes encore proches où tu étais près de toi, où je pouvais t’entendre, te voir, te toucher et t’embrasser de toute ma tendresse. »

Enfin, si vous cherchez la parfaite formule concise mais qui en dit très, très long, tournez-vous vers les mots magistraux de Théophile Gautier à Carlotta Grisi : « À vous invinciblement, obstinément et passionnément. »

Version bashing chic

Bon, ne nous voilons pas la face, il arrive aussi qu’on souhaite faire de cette dernière phrase la véritable der des ders, de celles sur lesquelles on ne revient plus et qui n’appellent pas vraiment de réponse. Mais rien n’empêche de l’écrire avec classe !

Prenez exemple sur Renée Vivien, en rompant avec Natalie Clifford Barney, n’oublie pas de rester digne : « Je te donne le lointain baiser de ceux qui s’en vont au tournant des chemins. Tendrement et tristement. »

Frida Kahlo, fidèle à sa classe légendaire, signe un au revoir remarquable (bien que temporaire) à Diego Rivera : « Celle qui vous aimait d’une impétueuse folie fait ses adieux. »

Enfin, si vous êtes sceptiques mais malgré tout déterminé(e), c’est vers cette lettre de Sarah Bernhardt à Mounet-Sully qu’il vous faut regarder : « Puissent tes baisers raviver l’amour sur mes lèvres. J’en doute. »

Et selon vous, quelle serait la meilleure façon de clôturer une lettre ?

(Permettez nous d’emprunter ses mots à Arthur Rimbaud en vous précisant que « vous seriez exécrable de ne pas répondre » )

Lettre de Théophile Gautier à Carlotta Grisi


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Vous êtes ma vie, mon âme, mon éternel désir, mon adoration que rien ne lasse et ne rebute

Lettre de Théophile Gautier à Carlotta Grisi

Lettre d’amour

Le 28 février 1840, Théophile Gautier et Carlotta Grisi se rencontrent. Elle danse dans un ballet, Le Zingaro, représenté au Théâtre de la Renaissance. Théophile Gautier y assiste de par son métier de critique, bien qu’elle ne lui fasse pas une grande impression au début : « Elle sait danser, ce qui est rare, elle a du feu, mais pas assez d’originalité » (2 mars 1840), le ton change un an plus tard : « Elle danse aujourd’hui merveilleusement. Il y a là beauté, jeunesse, talent – admirable trinité » (7 mars 1841). Théophile Gautier en est tombé amoureux bien qu’il ne vive pas avec elle mais avec sa sœur aînée, Ernesta… Il n’empêche que Carlotta restera l’amie de cœur de Gautier. Cette lettre, véritable élan d’amour poétique, reste comme le symbole de leur passion impossible.

Chère âme,

Me voilà revenu dans ma maison. Mon corps seul y est entré, mais mon âme est là-bas avec vous et vous suit fidèlement à travers votre vie dont elle connait si bien l’arrangement. Elle se lève avec vous et après vous avoir accompagné toute la journée, elle s’arrête le soir sur le seuil de votre porte à l’instant des adieux. Ne sentez-vous pas alors sur votre col et sur votre joue comme un léger frémissement comme une tiédeur d’haleine ? C’est moi qui vous embrasse et vous enveloppe d’une caresse lointaine. Pensez-vous à moi à ce moment et lorsque vous passez devant ma chambre pour descendre au salon n’avez-vous pas quelquefois l’envie d’y entrer comme si j’y étais encore et de m’offrir sur vos douces lèvres cette goutte de nectar qui me fait vivre ? Ce me serait une bien chère consolation de le croire. Je ne voudrais pas que mon absence vous fût pénible et cependant je serais désolé que vous ne la sentissiez pas. Etre un peu nécessaire à votre cœur c’est, vous le savez bien, ma seule ambition. Oh si quelquefois, la tête inclinée sur cette éternelle tapisserie qui semble vous absorber et laisse votre pensée libre, vous faisiez un court voyage imaginaire vers celui qui n’est plus là, comme je serais heureux ! Mais je n’ose m’en flatter car s’il y a des jours où je crois que vous m’aimez beaucoup — vous me l’avez dit en ces termes mêmes — il y en a d’autres où il me semble que vous ne m’aimez pas du tout et cette idée me rend parfois bien triste. Vous êtes si réservée, si impénétrable, si recouverte de voiles pudiques qu’il est souvent difficile d’apercevoir votre vraie idée. Les occasions de vous parler à cœur ouvert sont si rares que plus qu’une fois je me suis en allé de St-Jean comme j’étais venu sans pouvoir vous dire la phrase qui m’avait fait faire cent lieues. Mais n’est-ce pas quoique je ne puisse pas vous exprimer mes sentiments vous sentez que je vous aime, que je n’ai pas d’autre pensée que la vôtre, que vous êtes ma vie, mon âme, mon éternel désir, mon adoration que rien ne lasse et ne rebute et que vous tenez entre vos mains mon malheur et mon bonheur. Vous en êtes bien convaincue.

O méchante, ô cruelle, ô injuste ! Pourquoi me faire si longtemps attendre après m’avoir permis un espoir qui ne se réalise jamais ! Que faut-il faire pour gagner tout à fait votre cœur. Quelle parole dire, quel philtre employer ? Il y a si longtemps que je vous aime ! N’attendez pas que je sois mort pour avoir pitié de moi. Comme je vais m’ennuyer loin de vous cet hiver ! Comme tout me semblera vide, désert et disparu. Là où vous n’êtes pas il fait nuit pour moi, quand mille bougies étincelleraient aux lustres. Quelles journées charmantes, hélas ! trop rapidement passées que ces fêtes de Noël et du Jour de l’An qui m’avaient fourni un prétexte pour vous aller voir. Bien courts ont été les instants où j’ai pu vous voir seule mais combien délicieux ! Je parle pour moi du moins et peut-être vous-même les avez-vous trouvés agréables.

Puisque je suis privé pour deux ou trois mois du sourire de vos yeux et des trois minutes de paradis, que vous seriez bonne de m’écrire pour moi, moi seul, quelques lignes un peu moins vagues que les lettres officielles, où vous laisseriez transparaître un peu plus votre affection trop bien cachée. Vous rappelez-vous l’adresse au moins ? Rue de Beaune no 12. Il y a si longtemps qu’aucune petite lettre furtive n’est venue de Genève se ranger dans la petite boîte de malachite à côté des anciennes. Tâchez de trouver, à travers votre vie si occupée, quelques minutes pour me faire ce bonheur. Si mon amour pour vous pouvait augmenter, je vous en aimerais davantage.

Et maintenant pour terminer cette lettre, laissez-moi me figurer que je vous tiens entre mes bras contre mon cœur que j’aspire votre âme sur vos lèvres et que vous ne refusez pas la mienne.

A vous invinciblement, obstinément et passionnément.

Votre esclave

Théophile Gautier

( Théophile Gautier, Correspondance, Tome X, p. 20-21 )

Tags : amour, passion

Lettre de Romain Gary à Christel Söderlund


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Je voudrais être cet amour.

Romain Gary, aussi connu sous le pseudonyme d’Emile Ajar, est un écrivain français d’œuvres telles que Les Racines du ciel ou La Vie devant soi. Romain Gary dévoile ici le visage d’un homme tendre qui s’adresse à son amour de jeunesse, Christel Söderlund. À 24 ans, celui qui fut le seul à recevoir à deux reprises le prix Goncourt signe une lettre d’amour passionnée.

Lettre d’amour Lettres

14 avril 1938

Ma petite fille, douce, mauvaise, bonne, unique…

Je me sens si affreusement triste et seul, que ta lettre, au lieu de m’égayer, m’a fait presque mal, m’a rendu plus triste encore et j’ai envie de pleurer comme un idiot. Si seulement je pouvais savoir que tu es à moi, à moi seul, à moi, rien qu’à moi, des pieds à la tête, de tout ton corps que je vois, comme si tu étais là couchée prés de moi, comme si je le caressais encore, partout, fillette, partout, de mes lèvres, de mes dents, de mes doigts…

Christel, dix jours sont passés depuis que tu es partie et maintenant, peut-être, tu sais mieux tu vois mieux si vraiment tu es à moi, à moi seul, comprends-tu, si toi et moi, c’est vraiment ça ou si seulement, c’était autre chose…

Je sais que tu es égoïste et que tu m’aimes dans la mesure ou ça te fait plaisir, mais je voudrais savoir si c’est quelque chose de plus fort que toi, si tu peux, vraiment, tout quitter pour être à moi, ou s’il s’agit seulement de ce genre d’amour dérisoire et charmant auquel « il est agréable de céder de temps à autre » comme Goethe ne l’a pas écrit.

C’est très beau, Christel, le chocolat de luxe et avec moi, je le crains, il y aura fort peu de chocolat, fillette, et encore moins de luxe…

Christel, souviens-toi que les choses au monde que je respecte le plus sont l’honneur et la droiture, souviens toi que si je t’aime comme femme c’est aussi parce que je t’aime comme homme et qu’un de nos deux amours n’ira, jamais, pour moi, sans l’autre… Il est très difficile d’être un homme. Mais s’il y a quelque chose qui compte, dans la vie, s’il y a quelque chose de vraiment sacré, c’est ça : être un homme. C’est dans la mesure où tu le seras, où que tu t’efforceras de l’être (car c’est peut-être impossible) que tu seras toujours toute proche de moi, même si des milliers de kilomètres nous séparent, c’est par cette volonté dure d’arriver à être un homme que tu seras toujours au sens le plus beau de ce mot, ma femme… J’ai peur, Christel, que tu ne comprendras pas ces quelques mots qui ont pour moi une si grande importance. J’ai peur, aussi, que ces mots soient impossibles à comprendre, en ce moment, à Vienne…

Si je te les écris, c’est parce-que, désespérément, je cherche quelque chose qui pourrait te rapprocher de moi… Et rien, jamais, ni le mariage, ni l’amour ni les enfants ne te rapprocheront de moi plus que ça : l’effort d’être un homme. C’est par cet effort, par cette volonté dure, par cette aspiration à la dignité humaine, à la condition humaine, que ton sang, Christel, sera dans mon sang, ta pensée dans ma pensée, et ta main fillette, dans ma main. Il y a peut-être trop de grandes lettres, trop de majuscules, dans ce que je te dis là. Mais ce ne sont pas des grandes lettres, des grands mots : ce sont de grands sentiments et il ne faut pas avoir honte. Et puis, nous sommes seuls, en ce moment, toi et moi, personne ne nous écoute, nous pouvons parler tranquillement. Il y a bien cette horrible musique… mais je te parlerai dans l’oreille… comme ça… Il faut vivre pour cela, Christel.

Il faut travailler, lutter pour cela. Il faut aimer pour cela. Je dis « aimer » et non pas « faire l’amour ». Je voudrais être cet amour et que cet amour pour moi t’aide dans l’effort. Mais peut-être trouveras-tu un autre homme, qui t’aide mieux, plus que moi. J’en serais heureux… quoique malheureux… En tout cas, Christel, n’oublie jamais cela : rejette loin de toi l’amour qui n’enrichit pas, qui ne t’aide pas à être, à devenir homme. Je serais tellement heureux si je pouvais t’aider ! Mais il faut d’abord voir clair en toi même. Ce que je te conseille demande beaucoup, beaucoup plus de courage que tu ne le crois. Ça n’a rien à voir avec le plaisir, et presque rien avec le bonheur… en tout cas, pas pour les gens qui croient- les malheureux ! Que le bonheur, c’est seulement le maximum de plaisir. Le bonheur – mon bonheur — c’est un chemin très dur. Sur ce chemin, il n’y a pas Sachs, il n’y a pas Bincens, il n’y a pas Lilliebro – il n’y a personne. Il faut du courage pour marcher seule sur ce chemin là, mais je te propose de marcher à deux : avec moi. Je crois que tu seras capable, un jour, de marcher sur ce chemin. Je l’ai pensé, quand je t’ai vu marcher dans la montagne, pieds nus… te souviens-tu ? Dans quelques jours, je t’enverrai une photo : toi et moi sur ce chemin là… Oui… Ne t’étonne pas ! Il faut travailler, ma lointaine, il faut étudier, être seule, lutter, souffrir beaucoup, dans l’effort et mépriser les hommes qui envoient des chocolats de luxe… Mon Dieu, je suis bête. Je t’ennuie. Non, peut-être…je ne sais pas. Quelque fois, je doute, je pense que je ne serai pas entendu… tu es tellement blonde ! J’ai parlé beaucoup trop… et je n’ai pas envie de m’arrêter… j’ai envie de continuer… je suis un imbécile ! Mais un imbécile qui t’aime.

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Lettre d’Albert Camus à Jean Grenier


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Croyez-vous sincèrement que je doive continuer à écrire ?

Albert Camus (7 novembre 1913 – 4 janvier 1960) est l’un des écrivains et penseurs les plus marquants du XXème siècle, grâce à des œuvres remarquables telles que L’Etranger, La Peste ou Le Mythe de Sisyphe. A 25 ans, alors qu’il est encore aux prémices de sa carrière, Albert Camus écrit son premier roman : La Mort heureuse. Il éprouve un sentiment d’échec et fait part de ses doutes à son professeur de philosophie et ami, Jean Grenier. Nous ne disposons pas des lettres antérieures à 1940 du professeur, Camus les ayant détruites. Il est donc permis de se demander quelles critiques il avait adressées à son ancien élève pour que celui-ci vienne à douter de sa vocation même dans cette lettre touchante et pleine d’humilité. Le roman ne sera finalement pas publié de son vivant.

Lettre d’amitié Lettres

18 juin 1938

D’abord merci. Votre voix est la seule aujourd’hui que je puisse entendre avec profit. Ce que vous me dites me révolte toujours pendant quelques heures. Mais cela me force à réfléchir et à comprendre. Après, je ne sens plus que ma gratitude et mon amitié pour vous.

Aujourd’hui ce que vous me dites est tout à fait juste. Ce livre m’a coûté beaucoup de peine. Je l’ai écrit en sortant de mon bureau, quelques heures tous les jours. Je n’en ai pas fait lire une ligne jusqu’à la fin. Et maintenant que j’en suis éloigné, je n’ai pas besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre que je me suis noyé et aveuglé et qu’en bien des endroits ce que j’avais à dire a cédé la place à ce qu’il me flattait de dire. Tant pis pour moi – et tant pis pour ce sujet qui aujourd’hui me tient tant à cœur.

Je suis content cependant que certaines parties vous aient plu – content aussi d’avoir fait des progrès. Je dois avouer d’ailleurs que cet échec ne me laisse pas indifférent. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas d’accord avec la vie que je mène. Et j’avais par là même accordé une grande importance à ce roman. J’avais tort sans doute. Mais après votre lettre, j’étais un peu désorienté. Maintenant cela va mieux. Seulement, avant de me remettre au travail, il y a une chose que je voudrais savoir de vous parce que vous êtes le seul qui puissiez me la dire sans détours : Croyez-vous sincèrement que je dois continuer à écrire ? Je me pose la question avec beaucoup d’anxiété. Vous entendez bien qu’il ne s’agit pas pour moi d’en faire un métier ou d’en recueillir des avantages. Je n’ai pas tellement de choses pures dans ma vie. Ecrire est une de celles-là. Mais, en même temps, j’ai assez d’expérience pour comprendre qu’il vaut mieux être un bon bourgeois qu’un mauvais intellectuel ou un médiocre écrivain. C’est plus digne et en tout cas, je voudrais savoir. Vous me dites que je pourrais être quelqu’un qui pense. Et pourtant je n’en suis pas si sûr. Ce qui me séduit dans les idées est toujours leur côté piquant et facile – le paradoxe – leur souplesse. Ce n’est pas un bon indice d’honnêteté intellectuelle. Vous me dites aussi que je me suis à peu près réalisé au théâtre. Et j’aurais beaucoup à dire là-dessus. Mais vous savez bien que je n’ai pas d’issue – Je voudrais faire un métier d’acteur – Mais il n’y a rien à faire ici, et je ne peux aller à Paris où mes chances seraient d’ailleurs médiocres. Dites-moi franchement ce que vous en pensez. Cela m’aidera à sortir de là.

Je suis un peu gêné de vous parler avec cette liberté mais, pendant ces deux années, je n’ai communiqué avec personne. Les autres années je vous voyais de temps en temps et, chaque fois, c’était une occasion de faire le point. Depuis, je ne vous ai pas rencontré (ce n’est pas un reproche parce que c’est ma faute). Je voulais vous voir avant votre départ, mais j’ai tant tardé à vous écrire que vous êtes déjà à Oran et partez bientôt. Pourtant, j’aurais aimé parler avec vous. Vous m’avez dit l’autre jour au théâtre une chose qui m’a fait réfléchir – qu’Ivan me convenait, étant l’intelligence sans Dieu et sans amour. C’est une chose singulière, mais chaque fois que je vous lis ou vous écoute, je suis rendu à la seule image de moi-même que je n’arrive pas à accepter : celle de l’homme qui recule devant la vie tout en subissant ses tentations. Cette image est pourtant vraie (je crois que j’en suis bon juge) mais en contradiction avec la vie que je mène. Avant d’être malade, je faisais beaucoup de sport et j’avais une vie physique intense. Ma maladie m’a retranché. Mais j’ai peu à peu remonté le courant et actuellement j’ai retrouvé cette vie physique désordonnée, avec ses tentations et ses satiétés. Remarquez que je ne me force pas. J’ai souvent besoin d’un effort de volonté pour échapper à la vie facile et me retrouver pour travailler. Et pourtant ce que vous dites est vrai. Il y a en moi un retrait et une méfiance, qui compromettent tout. Comment expliquez-vous cette contradiction. (Elle est cause d’ailleurs que je suis souvent dépassé par mon corps et que je n’arrive pas à trouver le commentaire intérieur exact de ma vie physique. De là sans doute ce que vous trouvez de forcé dans Noces à Tipasa.)

Mais ma lettre s’allonge et je ne vous ai rien dit de ce qui m’est venu à l’esprit en lisant ce que vous m’écriviez sur le bonheur. J’entends bien que le bonheur dont j’ai parlé n’en est pas un et qu’à tout prendre personne n’en voudrait. Mais, si je pense que le bonheur est possible, je sais trop bien ce qu’il a de furtif – et par quel misérable paradoxe, au lieu d’être le dépassement qui nous élèverait en dignité, il est l’engourdissement dont nous n’avons conscience qu’après. Je pensais en écrivant qu’il n’y a pas de bonheur durable sans une prise de conscience préalable – et que cette prise de conscience et de lucidité est liée nécessairement à la semaine de 48 heures. Et j’ai été amené à mettre l’accent sur la conquête de cette lucidité. Je ne sais pas si j’ai eu raison. Le bonheur, je n’en doute pas, est en deçà ou au-delà. Mais je ne pouvais songer à le décrire. C’est une expérience qui m’est étrangère. Et puis il y a des êtres qui ont trop le goût, la volonté et la nostalgie du bonheur pour y parvenir jamais. Ils restent toujours sur un arrière-goût d’amertume et de passion et c’est ce qu’ils peuvent souhaiter de mieux. S’oublier pour être heureux ? Sans doute. Mais croyez-vous que ma personne me paraisse aussi importante qu’il y a quelques années. J’ai 25 ans, assez d’expérience pour cet âge (des expériences variées surtout), et, je crois, une conscience claire de mes défauts. Mon univers, si j’en ai un, est un monde dur, sans concessions. Il est fait de mon caractère et des circonstances de ma vie. Tout cela fait qu’il m’est difficile d’être dupe de moi-même (comme au théâtre lorsqu’on veut faire éclater toutes les couleurs et dissiper toutes les ombres, on donne les « plein feux blancs »). Alors, je sais bien que peu de choses en moi méritent vraiment le bonheur. Vous avez raison de me parler de ma prétention. Elle reste bien ce qu’il y a de plus vulnérable en moi.

Un mot encore : je vous remercie de m’avoir parlé de l’année dernière. Je suis allé à Paris à la Maison de la Culture. Vous étiez dans le vrai. Je crois qu’à cet égard j’étais sincèrement dupe l’an passé. Mais ce qui m’était le plus dur c’était votre opposition et les jugements (sans doute déformés) qu’on vous prêtait. Je ne vous en voulais pas. Je ne pensais pas que vous ne m’estimiez pas à ma valeur. C’eût été ma réaction spontanée devant n’importe qui. Pas avec vous. J’avais seulement de la peine. J’ai lu votre livre il y a quelques jours. Il m’a fait un peu honte. Le courage n’était pas de notre côté. Il était du vôtre. Ma seule excuse, si j’en ai une, est que je ne peux me détacher de ceux parmi lesquels je suis né et que je ne pouvais abandonner. Ceux-là, le communisme en a injustement annexé la cause. Je comprends maintenant que si j’ai un devoir, c’est de donner aux miens ce que j’ai de meilleur, je veux dire essayer de les défendre contre le mensonge. Mais le temps n’est pas encore venu, parce que toutes les cartes sont brouillées.

Merci encore une fois. Mon affection pour vous n’a jamais changé. Elle était triste l’an passé, voilà tout. Mais je suis content de sentir à nouveau votre amitié. Pardonnez-moi cette interminable lettre et croyez à mon fidèle attachement et toute ma gratitude.

Albert Camus