Le nouveau dictionnaire


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Alfred de MUSSET (1810 – 1857)


 

 

 

Celui qui sait aimer peut seul savoir combien on l’aime.

On peut aimer sans souffrir lorsque l’on aime sans rougir.

On dit qu’il n’y a rien d’aussi rapide qu’un sentiment d’antipathie.

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. (La Nuit de Mai)

Je puis délibérer et choisir, mais non revenir sur mes pas quand j’ai choisi. (Lorenzaccio)

Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure : Ton âme est éternelle et tes pleurs vont tarir.

Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur. (La Nuit de Mai)

Les larmes du passé fécondent l’avenir. (Sur la naissance du Comte de Paris)

Je parle beaucoup au hasard : c’est mon plus cher confident. (Fantasio)

Il y a des femmes que leur bon naturel et la sincérité de leur coeur empêchent d’avoir plus de deux amants à la fois. (La Confession d’un enfant du siècle)

Malheur à celui qui, au milieu de la jeunesse, s’abandonne à un amour sans espoir. (Les Caprices de Marianne)

 

La moitié d’un violent amour, c’est presque de l’amitié. (Les Marrons du feu)

Ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner  l’apparence de la raison. (Les Deux Maîtresses)

Dans un coeur troublé par le souvenir, il n’y a pas de place pour l’espérance.

Une femme pardonne tout, excepté qu’on ne veuille pas d’elle.

Une femme est comme votre ombre, courez après, elle vous fuit ; fuyez-la, elle vous court après.

Les grands artistes n’ont pas de patrie. (Lorenzaccio)

Rien n’est vrai que le beau, rien n’est vrai sans beauté. (Après une lecture)

Vous êtes comme les roses du Bengale, Marianne, sans épines et sans parfum. (Les Caprices de Marianne)

Tous les hommes ne sont pas capables de grandes choses, mais tous sont sensibles aux grandes choses. (Lorenzaccio)

Je ne crois pas, ô Christ, en ta parole sainte :
Je suis venu trop tard dans un siècle trop vieux.
D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte.
(Rolla)

Mais je hais les cafards et la race hypocrite
Des tartuffes de moeurs, comédiens insolents,
Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs.
(La Coupe et les lèvres)

Si je vous disais pourtant, que je vous aime,
Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
(A Ninon)

 

Un jeune curé fait les meilleurs sermons. (Un Caprice)

Le plaisir des disputes, c’est de faire la paix. (On ne badine pas avec l’amour)

Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ?
Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ?
(La Coupe et les lèvres)

Il faut être ignorant comme un maître d’école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous.
(Namouna)

Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. (La Confession d’un enfant du siècle)

Qu’est-ce donc qu’oublier si ce n’est pas mourir ? (Lettre à Lamartine)

A défaut du pardon, laisse venir l’oubli. (La Nuit d’Octobre)

Où le père a passé, passera bien l’enfant. (Le Rhin allemand, réponse à la chanson de N. Becker)

Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les plaisirs passés ?
(Chanson)

Le seul bien qui me reste au monde
Est d’avoir quelquefois pleuré.
(Tristesse)

L’amour vit d’inanition et meurt de nourriture.

 

On peut bien être ridicule quand on aime, mais on ne l’est pas quand on souffre. (L’âne et le ruisseau)

Quelquefois, il y a des sympathies si réelles que, se rencontrant pour la première fois, on semble se retrouver.

Avec de la mémoire, on se tire de tout. (Namouna)

La bouche garde le silence
Pour écouter le coeur
(La Nuit de Mai)

Une femme, c’est une partie de plaisir ! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une : voilà une belle nuit qui passe ? (Les Caprices de Marianne)

On naît poète, on devient prosateur. (Le poète déchu)

Le retour fait aimer l’adieu.

Le bien perdu rend l’homme avare. (Poésies nouvelles)

Tout réel n’est pour moi qu’une fiction. (A quoi rêvent les jeunes filles)

On a bouleversé la terre avec des mots. (A quoi rêvent les jeunes filles)

L’incertitude est de tous les tourments le plus difficile à supporter. (La Confession d’un enfant du siècle)

On prend toujours le mal pour éviter le pire. (A quoi rêvent les jeunes filles)

Douces ou amères, les larmes soulagent toujours. (Un Caprice)

Où va l’homme ?
Où son coeur l’appelle.

Tu trouveras, dans la joie ou dans la peine,
Ma triste main pour soutenir la tienne,
Mon triste coeur pour écouter le tien.

Qui peut lécher peut mordre, et qui peut embrasser peut étouffer.

De quelque fol amour qu’on ait rempli son coeur
Le désir est parfois moins grand que le bonheur.
(Portia)

L’enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;
Il le croit infini, n’en voyant pas la fin.
(Premières poésies)

La vie est une rose dont chaque pétale est une illusion et chaque épine une réalité.

C’est tenter Dieu que d’aimer la douleur. (Stances à la Malibran)

On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime. (On ne badine pas avec l’amour)

Pour réussir dans le monde, retenez bien ces trois maximes : voir, c’est savoir ; vouloir, c’est pouvoir ; oser, c’est avoir. (Barberine)

Le mal existe, mais pas sans le bien, comme l’ombre existe, mais pas sans la lumière. (Lorenzaccio)

Qui aima jamais porte une cicatrice. (Lettre à Lamartine)

Tout vrai regard est un désir.

Prenez garde à un homme qui demande un pardon ; il peut avoir si aisément la tentation d’en mériter deux ! (La Nuit vénitienne)

Ah ! celui-là vit mal qui ne vit que pour soi !

Etrange chose que l’homme qui souffre veuille faire souffrir ce qu’il aime ! (La Confession d’un enfant du siècle)

Il n’y a de vrai au monde que de déraisonner d’amour. (Il ne faut jurer de rien)

L’enthousiasme est frère de la souffrance. (Lorenzaccio)

Tous les amours ne se ressemblent pas. Toutes les maîtresses se ressemblent. (Le roman par lettres)

Lettre d’Hannah Arendt à Martin Heidegger


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Je t’aime, tu le sais bien, comme au premier jour, et je l’ai toujours su même avant ces retrouvailles.

C’est en 1924 qu’Hannah Arendt (14 octobre 1906 – 4 décembre 1975), éminente universitaire et théoricienne du totalitarisme, rencontre le brillant philosophe Martin Heidegger alors qu’elle n’a que dix-huit ans, en suivant ses cours à l’université de Marbourg. Entre eux commence alors une liaison turbulente où se mêleront amour et philosophie, et qui aura pour théâtre un moment critique de l’histoire. Dans cette lettre, elle fait part de ses doutes et de ses sentiments à celui qu’elle aime.

Lettre d’amour Lettre de motivation

22 avril 1928

Que finalement tu ne viennes pas, je crois comprendre pourquoi. Mais une angoisse m’étreint, comme a pu m’étreindre, durant toutes ces journées, une angoisse soudaine, presque mystérieuse dans sa façon de survenir.

Ce que j’ai à te dire à présent ne consiste qu’à te brosser un tableau au fond très prosaïque de la situation. Je t’aime, tu le sais bien, comme au premier jour, et je l’ai toujours su même avant ces retrouvailles. La voie que tu m’as indiquée est plus longue et plus escarpée que je ne le pensais. C’est toute une vie qu’elle engage, et nombre d’années. Quant à la solitude de cette voie, j’y consens librement, et c’est là l’unique possibilité de vie qui m’échoie. Mais l’esseulement que le destin a suspendu n’aurait pas seulement abouti à m’ôter la force de vivre dans le monde, c’est-à-dire hors de l’isolement, il aurait bel et bien obstrué pour moi le chemin qu’il faut se frayer dans le monde, et ce chemin est long, il ne peut se faire d’un bond. Il n’y a que toi qui sois en droit de savoir tout cela, car tu l’as au fond toujours su. Et je crois que, même là où le silence est mon dernier refuge, jamais je n’en deviens pour autant insincère. Je donne toujours autant que ce que l’on s’estime en droit d’attendre de moi, et le cheminement lui-même n’est rien d’autre que la tâche que notre amour m’impartit. C’est mon droit à vivre que j’aurais perdu, si j’avais dû perdre mon amour pour toi, mais c’est et de cet amour et de sa réalité qu’il me faudrait faire mon deuil, si d’aventure je me soustrayais à la tâche à laquelle me contraint cet amour.

« Et si Dieu l’accorde

Je t’aimerai mieux après la mort. »

H.

( Hannah Arendt – Martin Heidegger, Lettres et autres documents 1925-1975, Gallimard )

Tags : Allemagne, amour, philosophie

Lettre de Gandhi à Hermann Kallenbach


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Comment as-tu fait pour prendre entièrement possession de mon corps ?

Le romancier Gilbert Sinoué est catégorique : « Hermann Kallen­bach est la personne que Gandhi a le plus aimée de toute sa vie ». Père et chef spirituel de l’Inde moderne, artisan de son indépendance, Mahatma Gandhi incarne dans le monde la philosophie de la non-violence. Après la publication de sa correspondance échangée avec l’architecte allemand, le monde entier lui découvre un nouveau visage, celui d’un homme romantique. Scandale ou non, personne ne peut rester de marbre face à cet amour impossible et aux promesses qui le rendent immortel.

Cher Chambre Basse,

J’ai ta lettre en main. Je n’utiliserai aucun adjectif pour qualifier les raisons que je t’ai exposées la semaine dernière.

Ton portrait (le seul et l’unique) se dresse sur la cheminée de la chambre. La cheminée est à l’opposé du lit. Le cure-dent éternel est là. Le maïs, le coton et la vaseline sont des rappels constants de ta présence. Et le tracé du stylo que j’utilise pour chaque lettre (tu vois que le crayon a disparu) me fait penser à toi. Par conséquent, même si je voulais te sortir de mes pensées, je ne le pourrais pas.

Mon nez n’en fait qu’à sa tête. Chaque fois que je me mouche, je sors mon mouchoir (mouchoir qui est le mien que parce que je me le suis approprié) et je me dis : « Non, je ne peux pas utiliser une enveloppe déchirée si je suis au bureau, et je ne dois pas dissiper la poussière sur la route comme le suggère Polak parce que tu n’aimerais pas ça. » Eh oui, jamais je n’ai dérogé au contrat. Du coup j’utilise un mouchoir par jour, soit dit en passant.

Comment as-tu fait pour prendre entièrement possession de mon corps ? C’est de l’esclavage, et avec vengeance. Mais après vient la récompense, quelle sera-t-elle ?

Le contrat tacite, c’est que tu prends mon corps et me donne ton âme par l’étude. Tu ne peux pas accepter le refus, même venant de toi.

Je suis content que tu sois allé à la réunion avec les chinois. Ta présence doit les avoir grandement encouragés.

J’espère que [Buffer House] va bien, d’esprit comme de corps.

Mes félicitations à M. et Mme Kennedy. Je leur souhaite une vie heureuse. J’espère que Mme Kennedy sera une épouse aidante. Comment va le frère de M. Kennedy ?

J’ai hâte d’avoir tes impressions sur Hari Lal.

Bien à toi,

Chambre Haute.

Contrat d’entente entre Chambre Haute et Chambre Basse

Chambre Basse se doit d’aller en Europe faire un pèlerinage sacré chez les membres de sa famille au mois d’août prochain.

Chambre Basse, tel un paysan pauvre menant une vie simple, ne doit pas dépenser plus d’argent que nécessaire.

Chambre Basse ne doit signer aucun contrat de mariage pendant son absence.

Chambre Basse ne doit convoiter aucune femme.

Chambre Basse doit voyager en troisième casse, en mer et sur terre.

Chambre Basse doit, si ses obligations professionnelles à Johannesburg le permettent, rendre visite au Dr. Mehta en Inde. Si ce voyage a lieu, il devra voyager dans la même classe que le Dr. Mehta.

Chambre Basse ne s’attardera pas à Londres ni nulle part ailleurs, pour sauver les foyers et les membres de la famille.

La prise en compte de toutes les tâches imposées à Chambre Basse par lui-même ci-dessus est le fruit de l’amour, et plus encore de l’amour qui existe entre les deux Chambres, cet amour qu’ils espèrent inconnu du reste du monde.

En foi de quoi, les deux parties apposent solennellement leur signature en présence du Créateur de tout cela le 29 juillet à la ferme Tolstoï.

Chambre Haute

Chambre Basse

Lettre de Violette Leduc à Simone de Beauvoir


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Il faut que je vous élève jusqu’à l’inaccessible

Méconnue du grand public, l’auteure Violette Leduc (7 avril 1907 – 28 mai 1972) fut l’un des génies littéraires de son temps, au même titre que Simone de Beauvoir ou Jean Genet qu’elle comptait parmi ses amis et protecteurs.  Elle trouve son inspiration dans son existence douloureuse et dans des amours impossibles dans lesquelles elle s’obstine envers et contre tous. Elle s’éprend ainsi de sa mécène Simone de Beauvoir et cette passion stérile lui inspirera L’Affamée. Dans cette lettre, Violette déplore sa réaction violente au départ prochain de Simone de Beauvoir pour Alger avant d’admettre combien la douleur du rejet est essentielle à son œuvre.

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Lettre d’amour Lettres

5 mars 1950

Je vous ai dit que je vous écrirai mais dois-je vous écrire ? Je veux respecter votre bonheur et votre tranquillité avec Sartre là-bas où vous allez. […]

Je vous reparlerai de vendredi dernier en essayant de ne pas radoter. Je vous parlerai franchement. […] J’avais été ivre d’émotion pendant une semaine après la conversation que vous  avez eue avec moi et que je ne mérite pas (non, ce n’est pas du masochisme) car si je l’ai bien écoutée et bien comprise, j’ai perdu ensuite la tête. Il y avait des nuits et des jours que j’avais décidé d’embrasser votre main dans le taxi, d’exploiter ainsi ce que vous m’aviez confié. Et je l’ai fait avec lâcheté pendant que vous indiquiez le chemin au chauffeur, pendant que vous n’étiez pas tout à fait libre. On peut considérer cela comme une audace enfantine, mais je sais que j’ai ébréché cinq ans de domination de moi-même.

Vous m’aviez dit que vous ne vouliez pas d’un amour mystique mais vous pouvez constater que l’autre n’est pas possible. Il faut que je vous élève jusqu’à l’inaccessible, il ne faut pas que je sente votre main qui serre la mienne quand vous arrivez. Après le geste que j’ai eu, j’ai plongé jusqu’au fond du gouffre de ma chasteté forcée. Je ne savais pas que c’était un grand gouffre. Je suis condamnée au bagne. J’ai aussi vu le précipice qu’il y a entre ma vie que je mène et l’érotisme du livre que j’écris.

Hier je pensais sérieusement au couvent pour aller jusqu’au bout de la chasteté, celle des yeux, du goût, de l’ouïe. Mais ce serait vous trahir puisque vous voulez que je travaille, que j’écrive. Ce serait aussi trahir mon enfer que je dois vivre jusqu’au bout. Quelles journées, quelles nuits de lucidité extraordinaires je viens de vivre depuis vendredi. Je n’étais jamais allée si loin au fond de ma misère, de mon avenir. Rien ne changera. Je serai un monstre de chasteté forcée jusqu’à ma mort. Oui, il faut travailler, travailler, vous aimer en commandant fermement mon renoncement. Si je me laissais aller je vomirais de jalousie sur Thérèse-Isabelle. Mais ce n’est pas ainsi que j’agirai. Je les couvrirai d’amour. Maintenant j’ouvre mon cahier. A ce soir.

8h ½ du soir. […] J’ai compris cet après-midi qu’écrire devenait mon vrai métier, celui auquel je peux consacrer tous mes efforts. Je ne demande pas le succès puisque mon succès, mon public c’est vous. Je demande un peu d’argent qui me viendrait directement de la vente de mes livres et qui me permettrait de vivre comme je vis actuellement. […] Je m’attache à ce que je fais et j’ose espérer que mes efforts seront peut-être récompensés. […] Finalement, ces bouleversements depuis mon retour ont refait une nouvelle virginité à mon amour pour vous.

Lettre d’Egon Schiele à Anton Peschka


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Je voudrais revoir le soleil se lever.

L’œuvre de l’artiste autrichien Egon Schiele (1890-1918) constitue une véritable ode au mouvement, à la chair, à l’érotisme et à la nature. Si l’on connaît de lui de nombreuses toiles et dessins, ses poèmes et lettres restent plus confidentiels. Dans ce billet qu’il adresse à son ami le peintre Anton Peschka, cet « éternel enfant » témoigne d’une admiration sans cesse renouvelée pour toutes les beautés que le monde est en mesure de prodiguer.

Lettre d’amitié Lettres

1910

1910 (Vienne)

Peschka ! […] Je brûle d’envie d’aller dans la forêt de Bohême. Mai, juin, juillet, août, septembre : il faut absolument que je voie quelque chose de nouveau, que je l’explore ; je veux déguster les eaux sombres, voir craquer des arbres, des airs sauvages, regarder ébahi des haies de jardin pourrissantes, y surprendre le foisonnement de la vie, entendre bruire les bouquets de bouleaux, frémir les feuilles ; je veux voir la lumière, le soleil, et savourer les humides vallées du soir au vert bleuissant, épier l’éclat fugace des poissons dorés, voir se former les blancs nuages, je voudrais parler aux fleurs. Scruter l’intimité des brins d’herbe, des hommes au teint rose, parler de dignes vieilles églises, de petites chapelles, je veux parcourir sans trêve des collines verdoyantes, parmi de vastes plaines, je veux baiser la terre, humer les tendres, chaudes fleurs des mousses. Alors je donnerai forme à de belles choses : des champs de couleurs…

Au petit matin, je voudrais revoir le soleil se lever, être libre de regarder la terre respirer, dans la lumière vibrante.

Harmoniser le champs qui respirent joie et beauté avec l’air parfumé de roses. De rudes montagnes aux rondeurs matelassées embrument de vastes lointains… Ô toi, terre odorante, devant nous, sous moi, réveille-moi, fais-moi mûrir comme un fruit au soleil ! Toi, sombre, brune terre poussiéreuse, à la rosée odoriférante, parfumée de fleurs, attirant les senteurs. Épanouis-toi au soleil qui, oui, nous donne tout. Joie ! Lumière sans prix, resplendis !

À l’ouvrage, homme actif ! Sois un fleuve inépuisable. Toi, verte vallée, tu me regardes, une verte atmosphère aquatique t’emplit, toi. De mes yeux mi-clos, je pleure de grosses larmes rouges, quand il m’est donné de te voir. Toi, œil douloureux, tu sens le souffle humide de la forêt. Toi qu’assaillent les senteurs, avec quelle ivresse dois-tu respirer l’haleine divine !

Je pleure en riant, ami, je pense à toi ; mieux, tu es en moi !

Voici que je m’allonge dans la mousse vivante, et qui parle, fleurs jaunes, claires, pures ; les eaux, respirant, parlent de la vie…

Et, là-haut, comme il est grand, le monde ! Que je m’enivre, moi aussi, et je perde de vue cette terre prosaïque.

Je dors.

Toutes les mousses viennent à moi et entrelacent, en se fronçant, leur vie dans la mienne. Toutes les fleurs cherchent à me voir, et font vibrer mes sens frémissants. Des floraisons d’un vert oxydé, des fleurs vénéneuses irritables m’emportent dans les hauteurs. Voici que je descends, planant, intact… l’étrange monde. Puis je rêve de chasses sauvages, déchaînées, de rouges champignons pointus, de grands cubes noirs, qui peu à peu s’évanouissent puis, comme par miracle, se remettent à croître, deviennent d’énormes colosses ; je rêve de l’incendie flambant comme un enfer, de la bataille d’étoiles lointaines, jamais regardées, d’yeux gris éternels, de titans précipités, de mille mains qui se tordent comme des visages, de nuages de feu fumants, de millions d’yeux qui me regardent avec bonté, et deviennent blancs, toujours plus blancs, jusqu’à ce que j’entende.

Lettre d’Elsa Triolet à Louis Aragon


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Un péché contre un semblant de bonheur.

Elsa Triolet ( 12 septembre 1896 – 16 juin 1970) devient la muse de Louis Aragon (3 octobre 1897 – 24 décembre 1982) avant de devenir sa femme en 1939. Ils sont tous deux liés par leur passion au goût de la révolution ; alors qu’il est démobilisé lors de la Seconde Guerre Mondiale, ils vivent en zone sud durant l’Occupation et ne cesse de publier et d’organiser la résistance des milieux intellectuels. À la libération, Aragon publie Aurélia, roman d’amour autobiographique tandis qu’Elsa Triolet sera la première femme à recevoir le prix Goncourt. Ils deviendront des figures de proue du communisme français. Elsa s’éteint et Louis la suivra douze ans plus tard, hantée par cette femme qu’il a tant aimée.

Lettre de rupture

Il n’est pas facile de te parler. Tu sembles oublier que nous vivons l’épilogue de notre vie, qu’ensuite il n’y aura plus rien à dire et que l’index lui-même d’autres le liront — pas nous.

Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. Dans ta course, il ne faut surtout pas déranger, ni te devancer, ni t’emboîter le pas, ni te suivre — quel que soit l’ouvrage — aussi bien couper des branches sèches, il ne faut surtout pas s’aviser de faire quoi que ce soit avec toi, ensemble. Cette dernière entreprise est bien ce que j’avais vécu de plus affreusement triste. Tu es là à trembler devant mes initiatives, jamais tu ne discutes, tu ne fais que crier ou tu « prends sur toi ». Le plaisir normal de faire quelque chose ensemble, tu ne le connais pas. Un mot anodin à ce sujet et tu te mets à m’expliquer la montagne de choses que tu as à faire. Comme au téléphone, tu racontes toutes tes activités, à n’importe qui, pour expliquer que tu ne peux pas voir ce quelqu’un justement maintenant. En somme, rien de changé depuis l’exposition anti-coloniale.

Pourtant, il serait peut-être aussi urgent de parfois nous rencontrer. Il nous reste extrêmement peu de temps, et tu le sais mieux que quiconque. Mon Dieu, ce que la sérénité me manque, toute une vie comme dans la voiture où je ne peux jamais te dire « regarde ! » puisque toujours tu lis ou tu écris, et qu’il ne faut pas te déranger.

J’étouffe de toutes les choses pas dites, sans importance, mais qui auraient valu la vie simple, sans interdits. Avoir constamment à tourner la langue sept fois avant d’oser dire quelque chose, de peur de provoquer un cyclone — et lorsque cela m’échappe, cela ne rate jamais ! J’y ai droit.

Pourquoi je te le dis ? Pour rien. Comme on crie, bien que cela ne soulage pas. La solitude n’est pas le grand thème de mes livres, elle l’est — de ma vie. J’y suis habituée, je m’y plais après tout. À l’heure qu’il est, le contraire me dérangerait. Ce que je veux ? Rien. Le dire. Que tu t’en rendes compte. Mais j’ai déjà essayé, je sais que c’est impossible. Et si tu me dis encore une fois combien juste maintenant tu tiens tout à bout de bras — je casse tout dans la maison ! Je ne mendie pas, rien, ni ton temps, ni ton assistance, ce que je ne supporte pas c’est la manière dont tu te tiens sur la défensive, les barbelés et les fossés. Ma peine te dérange, il ne faut pas que j’aie mal, juste quand tu as tant à faire. Moi aussi je prends sur moi, et même je ne fais que cela. À en éclater, à sauter au plafond. Même ma mort, c’est à toi que cela arriverait.

Et puis — zut ! Je suppose que quand on n’a pas de larmes, il vous faut une autre soupape. Allons mettons que ce que je ressens soit pathologique, et consolons-nous avec ça. Autrement tu vas encore me sortir que « tu as encore commis un péché… » Et si c’était vrai ? Un péché contre un semblant de bonheur. Je te rappelle seulement l’heure : nous en sommes à moins cinq. Ne me dis pas à mois six et demi, parce que c’est la même chose.

( Aragon, Elsa Triolet, Recherches Croisées, Google Books, p. 27 )

Tags : amour, déception, dispute