DÉCRYPTAGE

Scarlett HADDAD | OLJ

21/10/2014

La guerre menée actuellement contre l’EI (Daech) n’est pas seulement militaire. Elle est aussi culturelle et médiatique. Pour cela, les pays membres de la coalition internationale menée par les États-Unis et ceux qui luttent de leur côté contre cette organisation terroriste cherchent avant tout à en comprendre la pensée, la stratégie et la vision. C’est ainsi que l’ouvrage préliminaire écrit par un membre de l’organisation et intitulé La gestion de la barbarie (il est évidemment rédigé en arabe) est en train d’être décrypté par les spécialistes. Mais il n’est pas le seul document concret émanant des idéologues de Daech. Un autre livret expose la stratégie et la vision de l’organisation et montre en réalité qu’il ne s’agit nullement d’un groupe d’hurluberlus fanatiques, mais plutôt de personnes qui savent ce qu’elles veulent et ce qu’elles peuvent et surtout comment profiter des expériences du passé et des points de faiblesse d’autrui. Le livret est en réalité une accumulation de « notes stratégiques » expliquant comment l’organisation a profité de ce qui a été appelé le printemps arabe pour réaliser son rêve de recréer le califat islamique. Dans ce contexte, l’auteur de ces notes stratégiques, qui ne donne pas son nom, rend bien sûr hommage au fondateur d’el-Qaëda, Oussama Ben Laden, mais critique aussi son action, en considérant qu’il n’était pas structuré et il s’est ainsi contenté de créer une nébuleuse, beaucoup plus qu’un projet concret d’État islamique.

Dans les notes stratégiques, il est ainsi dit que les aspirations des peuples arabes à la démocratie ne peuvent pas aboutir, car le système démocratique « ne convient pas aux Arabes, qui préfèrent se soumettre à la force ». Preuve en est, selon l’auteur de l’ouvrage, que « le Liban, qui a le modèle politique le plus proche de la démocratie à l’occidentale, est le pays arabe le plus instable, vivant régulièrement des crises à la fois politiques, confessionnelles et sécuritaires qui le placent constamment au bord de la guerre civile ». Selon l’analyse de l’auteur de l’ouvrage, les soulèvements populaires dans le monde arabe vont donc aller dans deux directions, soit les régimes dictatoriaux tombent et ils sont remplacés par un chaos, générateur d’une longue période d’instabilité, soit ils s’empressent de procéder à des réformes hâtives et accélérées qui ne sont en réalité que des piqûres calmantes, mais ne traitent pas la maladie. Pour l’auteur, c’est parce que la France est particulièrement attachée à la Tunisie et y conserve des cartes importantes que le nouveau régime ne s’est pas encore effondré. Mais il n’est pas solide, et les Français encouragent, selon lui, les généraux tunisiens à suivre le modèle de ceux d’Algérie pour fomenter un coup d’État militaire… L’autre possibilité, c’est encore la Syrie où il faut prévoir une confrontation directe entre le régime et les groupes armés, ce qui ne peut qu’affaiblir les deux camps et détruire le concept même de l’État rassembleur et de ses institutions laïques. Daech doit donc profiter de ces situations confuses, qui sont appelées à se prolonger dans le monde arabe, pour faire avancer son projet d’État islamique. Mais, toujours selon l’auteur des Notes stratégiques, il ne faut pas instaurer le califat dans un lieu isolé, où il n’existe pas de ressources naturelles ni d’environnement susceptible de devenir favorable, et où les espaces désertiques militairement indéfendables et qui, de plus, diluent le pouvoir central sont nombreux et étendus.

L’auteur des Notes stratégiques se base aussi sur le rejet par les sionistes lors du Congrès de Bâle en 1897 de la proposition de Theodor Hertzl de créer le foyer national juif en Ouganda ou en Argentine. Le choix de la Palestine a été bien plus judicieux, d’abord à cause de la dimension religieuse, et ensuite parce que tout a commencé par l’exploitation des terres agricoles arrachées aux Palestiniens avant de parvenir à proclamer un État en 1948.

L’auteur ajoute aussi qu’il faut profiter de l’espace de liberté, notamment médiatique, créé par les révolutions arabes pour répandre les idées du groupe auprès du plus large éventail populaire possible, en utilisant les réseaux sociaux, mais aussi en multipliant les conférences et les activités médiatiques pour frapper les esprits.

L’auteur expose ensuite sa « théorie des deux bras », selon laquelle l’État islamique ne devrait pas être concentré dans un seul endroit, mais dans deux, qui s’étendraient comme des bras, éliminant ainsi la possibilité qu’il soit pris pour cible systématique. En divisant ses forces dans deux endroits stratégiques, il pousse ses adversaires à le combattre sur plusieurs fronts, ce qui ne peut que les affaiblir. Il choisit d’ailleurs le premier lieu dans ce qu’il appelle « Bilad el-Cham » (Irak, Syrie et un peu le Liban) et le second au Yémen, qui, selon lui, permet de s’étendre vers l’Égypte, la Libye, la Somalie et les pays du Maghreb…

L’auteur détaille ensuite les éléments que l’État islamique doit assurer en premier à ceux qui auront l’honneur de vivre sous sa tutelle. Il s’agit notamment de leur assurer des moyens de vie acceptables pour qu’ils ne songent pas à protester, tout en enseignant sa propre idéologie religieuse et en fermant toutes les possibilités par lesquelles une pensée séditieuse pourrait s’infiltrer. Dans ce contexte, il est indispensable de chasser toutes les minorités du territoire de l’État islamique, car elles fragilisent la rigueur islamiste, la diversité entraînant des remises en question… Au passage, l’auteur suggère de fermer le canal de Suez et le détroit de Bab el-Mandab et de s’emparer des ressources pétrolières… Il définit plusieurs étapes de l’action jihadiste : le jihad populaire, le jihad national puis le jihad régional et enfin le jihad mondial, car l’auteur ne cache pas que son projet est à l’échelle de la planète.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s