Lettre d’Albert Camus à Jean Grenier


2513316191_c92f73df91

Croyez-vous sincèrement que je doive continuer à écrire ?

Albert Camus (7 novembre 1913 – 4 janvier 1960) est l’un des écrivains et penseurs les plus marquants du XXème siècle, grâce à des œuvres remarquables telles que L’Etranger, La Peste ou Le Mythe de Sisyphe. A 25 ans, alors qu’il est encore aux prémices de sa carrière, Albert Camus écrit son premier roman : La Mort heureuse. Il éprouve un sentiment d’échec et fait part de ses doutes à son professeur de philosophie et ami, Jean Grenier. Nous ne disposons pas des lettres antérieures à 1940 du professeur, Camus les ayant détruites. Il est donc permis de se demander quelles critiques il avait adressées à son ancien élève pour que celui-ci vienne à douter de sa vocation même dans cette lettre touchante et pleine d’humilité. Le roman ne sera finalement pas publié de son vivant.

Lettre d’amitié Lettres

18 juin 1938

D’abord merci. Votre voix est la seule aujourd’hui que je puisse entendre avec profit. Ce que vous me dites me révolte toujours pendant quelques heures. Mais cela me force à réfléchir et à comprendre. Après, je ne sens plus que ma gratitude et mon amitié pour vous.

Aujourd’hui ce que vous me dites est tout à fait juste. Ce livre m’a coûté beaucoup de peine. Je l’ai écrit en sortant de mon bureau, quelques heures tous les jours. Je n’en ai pas fait lire une ligne jusqu’à la fin. Et maintenant que j’en suis éloigné, je n’ai pas besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre que je me suis noyé et aveuglé et qu’en bien des endroits ce que j’avais à dire a cédé la place à ce qu’il me flattait de dire. Tant pis pour moi – et tant pis pour ce sujet qui aujourd’hui me tient tant à cœur.

Je suis content cependant que certaines parties vous aient plu – content aussi d’avoir fait des progrès. Je dois avouer d’ailleurs que cet échec ne me laisse pas indifférent. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas d’accord avec la vie que je mène. Et j’avais par là même accordé une grande importance à ce roman. J’avais tort sans doute. Mais après votre lettre, j’étais un peu désorienté. Maintenant cela va mieux. Seulement, avant de me remettre au travail, il y a une chose que je voudrais savoir de vous parce que vous êtes le seul qui puissiez me la dire sans détours : Croyez-vous sincèrement que je dois continuer à écrire ? Je me pose la question avec beaucoup d’anxiété. Vous entendez bien qu’il ne s’agit pas pour moi d’en faire un métier ou d’en recueillir des avantages. Je n’ai pas tellement de choses pures dans ma vie. Ecrire est une de celles-là. Mais, en même temps, j’ai assez d’expérience pour comprendre qu’il vaut mieux être un bon bourgeois qu’un mauvais intellectuel ou un médiocre écrivain. C’est plus digne et en tout cas, je voudrais savoir. Vous me dites que je pourrais être quelqu’un qui pense. Et pourtant je n’en suis pas si sûr. Ce qui me séduit dans les idées est toujours leur côté piquant et facile – le paradoxe – leur souplesse. Ce n’est pas un bon indice d’honnêteté intellectuelle. Vous me dites aussi que je me suis à peu près réalisé au théâtre. Et j’aurais beaucoup à dire là-dessus. Mais vous savez bien que je n’ai pas d’issue – Je voudrais faire un métier d’acteur – Mais il n’y a rien à faire ici, et je ne peux aller à Paris où mes chances seraient d’ailleurs médiocres. Dites-moi franchement ce que vous en pensez. Cela m’aidera à sortir de là.

Je suis un peu gêné de vous parler avec cette liberté mais, pendant ces deux années, je n’ai communiqué avec personne. Les autres années je vous voyais de temps en temps et, chaque fois, c’était une occasion de faire le point. Depuis, je ne vous ai pas rencontré (ce n’est pas un reproche parce que c’est ma faute). Je voulais vous voir avant votre départ, mais j’ai tant tardé à vous écrire que vous êtes déjà à Oran et partez bientôt. Pourtant, j’aurais aimé parler avec vous. Vous m’avez dit l’autre jour au théâtre une chose qui m’a fait réfléchir – qu’Ivan me convenait, étant l’intelligence sans Dieu et sans amour. C’est une chose singulière, mais chaque fois que je vous lis ou vous écoute, je suis rendu à la seule image de moi-même que je n’arrive pas à accepter : celle de l’homme qui recule devant la vie tout en subissant ses tentations. Cette image est pourtant vraie (je crois que j’en suis bon juge) mais en contradiction avec la vie que je mène. Avant d’être malade, je faisais beaucoup de sport et j’avais une vie physique intense. Ma maladie m’a retranché. Mais j’ai peu à peu remonté le courant et actuellement j’ai retrouvé cette vie physique désordonnée, avec ses tentations et ses satiétés. Remarquez que je ne me force pas. J’ai souvent besoin d’un effort de volonté pour échapper à la vie facile et me retrouver pour travailler. Et pourtant ce que vous dites est vrai. Il y a en moi un retrait et une méfiance, qui compromettent tout. Comment expliquez-vous cette contradiction. (Elle est cause d’ailleurs que je suis souvent dépassé par mon corps et que je n’arrive pas à trouver le commentaire intérieur exact de ma vie physique. De là sans doute ce que vous trouvez de forcé dans Noces à Tipasa.)

Mais ma lettre s’allonge et je ne vous ai rien dit de ce qui m’est venu à l’esprit en lisant ce que vous m’écriviez sur le bonheur. J’entends bien que le bonheur dont j’ai parlé n’en est pas un et qu’à tout prendre personne n’en voudrait. Mais, si je pense que le bonheur est possible, je sais trop bien ce qu’il a de furtif – et par quel misérable paradoxe, au lieu d’être le dépassement qui nous élèverait en dignité, il est l’engourdissement dont nous n’avons conscience qu’après. Je pensais en écrivant qu’il n’y a pas de bonheur durable sans une prise de conscience préalable – et que cette prise de conscience et de lucidité est liée nécessairement à la semaine de 48 heures. Et j’ai été amené à mettre l’accent sur la conquête de cette lucidité. Je ne sais pas si j’ai eu raison. Le bonheur, je n’en doute pas, est en deçà ou au-delà. Mais je ne pouvais songer à le décrire. C’est une expérience qui m’est étrangère. Et puis il y a des êtres qui ont trop le goût, la volonté et la nostalgie du bonheur pour y parvenir jamais. Ils restent toujours sur un arrière-goût d’amertume et de passion et c’est ce qu’ils peuvent souhaiter de mieux. S’oublier pour être heureux ? Sans doute. Mais croyez-vous que ma personne me paraisse aussi importante qu’il y a quelques années. J’ai 25 ans, assez d’expérience pour cet âge (des expériences variées surtout), et, je crois, une conscience claire de mes défauts. Mon univers, si j’en ai un, est un monde dur, sans concessions. Il est fait de mon caractère et des circonstances de ma vie. Tout cela fait qu’il m’est difficile d’être dupe de moi-même (comme au théâtre lorsqu’on veut faire éclater toutes les couleurs et dissiper toutes les ombres, on donne les « plein feux blancs »). Alors, je sais bien que peu de choses en moi méritent vraiment le bonheur. Vous avez raison de me parler de ma prétention. Elle reste bien ce qu’il y a de plus vulnérable en moi.

Un mot encore : je vous remercie de m’avoir parlé de l’année dernière. Je suis allé à Paris à la Maison de la Culture. Vous étiez dans le vrai. Je crois qu’à cet égard j’étais sincèrement dupe l’an passé. Mais ce qui m’était le plus dur c’était votre opposition et les jugements (sans doute déformés) qu’on vous prêtait. Je ne vous en voulais pas. Je ne pensais pas que vous ne m’estimiez pas à ma valeur. C’eût été ma réaction spontanée devant n’importe qui. Pas avec vous. J’avais seulement de la peine. J’ai lu votre livre il y a quelques jours. Il m’a fait un peu honte. Le courage n’était pas de notre côté. Il était du vôtre. Ma seule excuse, si j’en ai une, est que je ne peux me détacher de ceux parmi lesquels je suis né et que je ne pouvais abandonner. Ceux-là, le communisme en a injustement annexé la cause. Je comprends maintenant que si j’ai un devoir, c’est de donner aux miens ce que j’ai de meilleur, je veux dire essayer de les défendre contre le mensonge. Mais le temps n’est pas encore venu, parce que toutes les cartes sont brouillées.

Merci encore une fois. Mon affection pour vous n’a jamais changé. Elle était triste l’an passé, voilà tout. Mais je suis content de sentir à nouveau votre amitié. Pardonnez-moi cette interminable lettre et croyez à mon fidèle attachement et toute ma gratitude.

Albert Camus

Auteur : samychaiban

Licencié ès lettres modernes de « l’Ecole Supérieure des Lettres de Beyrouth » , faculté française dont les diplômes sont dispensés par l’Université Lyon III, je donne des leçons particulières en langue et littérature françaises, je prépare au Bac français et je compose des notes de recherches ou des memoires pour les étudiants des Universités francophones. Contactez-moi au 96170928822 ou au 9614923322 Né le 26 octobre 1947 , à Beyrouth ( Liban ) , j’ai passé ma jeunesse au Sénégal où j’ai vécu de 1951 à 1962.J’y ai fait mes études primaires et complémentaires chez les Pères Maristes à Hann ( Dakar ).Doté de mon BEPC en 1962, je suis retourné au Liban avec mes parents.J’ai fait mes études secondaires chez les Frères Maristes à Jounieh puis à Champville et ma Terminale A au Lycée Franco-Libanais à Beyrouth.J’ai eu ma « Licence ès lettres modernes » de « l’Ecole Supérieure des Lettres de Beyrouth » , faculté française dont les diplômes sont dispensés par l’Université Lyon III.J’ai enseigné la langue et la littérature françaises de 1962 à 2006,dans différents établissements scolaires tout en ayant comme point d’attache « Saint Joseph School »,Cornet Chahwan. J’ai pris ma retraite en 2006 pour des raisons personnelles. Je suis marié et père de famille.Je suis poète à mes moments perdus,romantique et fidèle à mes amitiés.Je suis AMOUREUX FOU DU LIBAN .

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s