Musset (Alfred de) joueur d’échecs au café de la Régence à Paris


(D’après « Le Figaro littéraire », paru en 1906)

Publié le JEUDI 7 JUIN 2012, par LA RÉDACTION

Musset poète, Musset intime, Musset amant, que n’a-t-on pas dit et écrit sur le poète des Nuits ? Il existe un Musset moins connu, qui offrira quelque intérêt aux amateurs du violon d’Ingres : c’est le Musset joueur d’échecs. Devant une table d’échecs, le poète des Contes d’Espagne et d’Italie n’était pas un sceptique.

Dans les dernières années de sa vie trop brève, le poète blasé, l’amoureux blessé semblait n’avoir conservé qu’un seul amour les échecs. Peut-être voulait-il y chercher l’oubli des passions qui avaient traversé sa prime jeunesse. Tous les jours, à l’heure du crépuscule, on le voyait arriver à ce café de la Régence situé à quelques mètres de l’endroit ou s’élève aujourd’hui l’œuvre du sculpteur Mercié, et qui, à travers ses multiples transformations, resta toujours le temple des joueurs d’échecs à Paris.

Alfred de Musset

Alfred de Musset

Impeccablement correct, dans l’affectation d’un dandysme qui semblait traîner après lui un éternel ennui, Musset jetait sur la salle un regard circulaire, un peu dédaigneux. N’y trouvait-il pas un adversaire jugé digne de lui, il se dirigeait alors vers un coin isolé, s’asseyait devant la fameuse table de Napoléon Ier, se faisait servir quelque flacon, non de liqueur verte, comme la légende le lui attribue, mais d’un gros bleu, ou plutôt d’un « petit bleu » déjà baptisé de « Suresnes » qu’il affectionnait particulièrement, et, dans l’opale fumée des cigarettes qu’il roulait sans cesse, il semblait se perdre la poursuite d’un rêve qui lui était cher.

Quelquefois — rarement — son mutisme était interrompu d’un mot, d’un seul, bref, qui semblait involontairement échappé de ses lèvres « Elle. » De ce monosyllabe qui synthétisait sa pensée envolée, nul n’osa jamais lui demander l’explication, car peu communicatif, il eût peut-être mal reçu le questionneur indiscret.

Mais un des joueurs attendus entrait-il, que, d’un signe, Musset le provoquait. Au demeurant étaient-ils peu nombreux ceux qu’il admettait à l’honneur de faire sa partie. Au nombre de ceux-ci, connus à des titres divers, on peut citer : Octave Feuillet, son collègue à l’Académie française ; Pierre Lefranc, de retour de l’exil que lui avait valu sa participation aux événements politiques de 1851 ; Jules Grévy qui, quoi qu’on en ait dit, pratiquait beaucoup plus le « mat » que le carambolage ; Arnous de Rivière ; le mathématicien Binet ; l’élève de Pradier, le sculpteur Lequesne ; l’écuyer Baucher, et un tout jeune homme alors, Clerc, futur Conseiller à la Cour de Paris.

La partie était-elle engagée que le rêveur taciturne de tout à l’heure s’animait. La physionomie, le geste, la parole semblaient ressuscités. Son jeu, fantaisiste, brillant, plein d’inattendus, romantique comme sa plume, décontenançait son adversaire. Parfois aussi, ce dédain des débuts, classiques le jetait en d’inextricables embarras, prédécesseurs d’un mat fâcheux qui, s’il faisait sourire la « galerie », provoquait de sa part des fureurs d’enfant gâté et puni.

On peut dire, en somme, sans que cela puisse jeter une ombre sur sa glorieuse mémoire, qu’il était un assez « mauvais joueur ». Gagnant, satisfait et narquois ; perdant, penaud ou furieux. Ce léger défaut faillit parfois lui attirer des désagréments assez sérieux.

Un jour, ou plutôt un soir, qu’il avait été particulièrement malheureux dans une série de parties contre Pierre Lefranc, Musset cachait mal sa déconvenue.

— Si la partie était intéressée, s’écria-t-il, il en serait sans doute autrement.

— Soit ! intéressons-la, dit Lefranc très calme. Combien jouons-nous ?

— Cinq francs.

— Va pour cinq francs.

La partie s’engagea aussitôt, et naturellement, une fois de plus, Musset, trop nerveux, perdit. Se rejetant alors sur le dossier de sa chaise, il porta la main à son gousset et y puisa une pièce de cinq francs qu’il jeta négligemment sur la table.

La pièce roula et alla tomber sous une chaise voisine, sans que Musset daignât aller la ramasser. Pierre Lefranc, feignant n’avoir rien vu, ne bronchait point non plus.

— Eh bien ? fit le poète.

— Eh bien ! j’attends l’enjeu.

— Vous n’avez donc rien vu ?

— J’ai cru que c’était une pièce jetée au garçon, répliqua Lefranc avec un étonnement et une placidité qui eurent pour résultat de surexciter la colère du perdant.

On en vint aux invectives ; si bien que Lefranc, le plus jeune, mais aussi le plus sage des deux, crut devoir se retirer.

— Cela ne finira pas ainsi, s’écria Musset, et se tournant vers le jeune Clerc :

— Voulez-vous me servir de témoin ?

— Mon Dieu, je veux bien, fit M. Clerc, mais il n’y a vraiment pas lieu de pousser l’affaire aussi loin.

Problème de Musset

Problème de Musset

Ce dernier témoignait déjà de l’esprit conciliateur du magistrat qui devait faire ses débuts en qualité de juge de paix. En effet, l’affaire s’arrangea, mais jamais plus Musset et Lefranc ne jouèrent ensemble. Ces accès de mauvaise humeur n’avaient généralement d’autre conséquence que de faire sourire les habitués de la Régence, qui traitaient le poète en enfant gâté.

Ils faillirent pourtant, un jour, tourner au tragique. Il advint qu’un Anglais, qui n’avait pas les mêmes raisons d’indulgence envers Musset, qui s’était montré un peu trop agressif, tira de sa poche un pistolet dont il allait faire usage sans la prompte intervention de l’assistance.

Pour en revenir au joueur d’échecs proprement dit, nous avons exposé la fantaisie, l’ingéniosité de son jeu. Nulle part ces qualités ne se révèlent mieux que dans le « problème en trois coups » qui a conservé le nom de « problème de Musset ». La simplicité en même temps que l’élégance de la solution en ont fait un petit chef-d’œuvre du genre, et nous nous faisons un plaisir de le reproduire ci-contre à l’usage des lecteurs amateurs du « noble jeu ».

Voici, accompagné de la solution, le problème d’échecs qui a conservé le nom de « problème de Musset ».

Les blancs font mat en trois coups.

Blancs :

1° T7D

2°C6FD

3° C6FR échec et mat.

Noirs :

1° CXT, forcé

2° C ad lib.

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