Coutumes et traditions : presse, journaux. Premier journal, grandes figures du journalisme d’autrefois. Histoire France, Patrimoine, Ancêtres


(Extrait de « Le Petit Parisien », paru en 1911)

Publié le vendredi 13 mai 2011, par LA RÉDACTION

Il y a un siècle, Jean Frollo, du journal Le Petit Parisien, évoque les premières grandes figures d’une presse ayant su se rendre indispensable aux hommes en répondant à leur curiosité universelle, et gouvernant désormais, selon lui, l’opinion

Nous ne nous imaginons pas facilement une époque où les gens pouvaient vivre sans journaux, sans trouver à leur réveil la feuille quotidienne racontant les événements de la veille, le crime, la catastrophe, la belle action, le procès scandaleux, la pièce nouvelle. Le besoin de tout savoir est devenu de plus en plus impérieux chez nous, et si nous n’arrêtons pas les passants, au coin des chemins, à l’exemple de nos ancêtres les Gaulois, c’est que la presse est là, qui remplace avantageusement tous les passants du monde.

Dans les grandes villes, et particulièrement à Paris, rien n’est plus curieux que le spectacle de ceux qui, dès la première heure, s’en vont en lisant leur journal. On sent un désir de se renseigner l’emportant, à ce moment-là, sur tout autre souci. La curiosité est universelle, et il n’y a guère que la pluie qui soit capable d’obliger les gens à suivre leur chemin sans parcourir la gazette qu’ils préfèrent. Encore une fois, devant cette passion générale pour la feuille imprimée, on se demande comment pouvaient faire les Français, au temps où les journaux n’existaient pas, et où, cependant, l’appétit du nouveau n’était pas moins vif qu’aujourd’hui.

Théophraste Renaudot, fondateur de la Gazette de France, le plus ancien des journaux publiés en France

Théophraste Renaudot, fondateur de la Gazette de France,

le plus ancien des journaux publiés en France

On s’en passait, voilà tout ! La presse n’apparut qu’assez tard dans notre pays. La Gazette de France date de 1631. Trente-quatre ans plus tard naquit le Journal des Savants, qui eut pendant longtemps une vie particulière et indépendante, jusqu’au jour où le chancelier de Pontchartrain – c’était en 1701 – lui donna une rédaction officielle, composée d’hommes compétents, capables d’exposer, en connaissance de cause, les diverses matières traitées dans cet organe, aujourd’hui encore si curieux à consulter. Mais la Gazette de France et le Journal des Savants ne convenaient pas à tout le monde. Leur langage était trop sérieux et trop grave. Il fallait offrir autre chose au public. Ce fut alors que Donneau de Visé, habile faiseur, créa, en 1672, le Mercure Galant : c’est à la fois le prototype de nos magazines et de ce que nous appelons la petite presse. On sait comment La Bruyère le jugeait : « Le Mercure Galant, écrivait-il, est immédiatement au-dessous de rien ».Sévérité vraiment excessive ; dans la collection du Mercure, les chercheurs aujourd’hui peuvent trouver à glaner. D’ailleurs, les contemporains ne partageaient pas l’opinion du moraliste, et le journal de Donneau de Visé possédait une grande quantité de fidèles lecteurs, et n’avait point vu décroître sa faveur, lorsque le célèbre Desfontaines, tant honni par Voltaire, créa en 1730 le Nouvelliste du Parnasse, de compagnie avec l’abbé Granet.

« A ce journal, dit M. Pellisson, ce n’est pas la fadeur qu’on saurait reprocher. Auteurs et éditeurs de ce temps-là le jugeaient au contraire trop agressif et firent si bien qu’ils en obtinrent la suppression au bout de deux années. Plus piquant, plus intéressant que ses devanciers, Desfontaines n’a pourtant pas été un journaliste supérieur. Passons condamnation sur ses mœurs fangeuses, sur sa cynique vénalité ; reconnaissons qu’il ne fut pas l’affreux cuistre que Voltaire a caricaturé. »

Enfin, un an après la mort du Nouvelliste du Parnasse, parut un autre journal, qui s’appelait le Pour et le Contre. Il n’aurait maintenant aucun succès, car nous sommes dans un temps où, sur toutes les questions, il faut être pour ou contre, mais alors on l’accueillit de la meilleure façon, et il aurait probablement fait une brillante carrière, si son fondateur n’avait pas été un homme trop occupé.

Ce fondateur n’était autre que le célèbre abbé Prévost. On ne saurait faire le compte des écrits de cet homme de lettres, qui ne fut battu, sous le rapport de la fécondité, que par l’auteur de Monsieur Nicolas, l’étonnant Restif de la Bretonne. Plus de cent volumes, y compris d’immenses traductions, sont sortis de la plume de l’abbé Prévost, à commencer par une colossale Histoire générale des voyages, dont j’aime à regarder parfois les cartes naïves.

Eh bien, rien ou presque rien n’est resté de cette gigantesque production, rien, sauf un petit livre, qui demeurera immortel, qu’on lit depuis bientôt deux cents ans, et qu’on lira encore dans dix siècles, comme nous lisons toujours Daphnis et Chloé. C’est l’Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux, le plus joli des romans vrais. Qui sait le nom du journal de l’abbé Prévost ? Qui s’avisera jamais d’aller chercher le Pour et le Contre dans la poussière des bibliothèques ?

Le Pour et le Contre, négligé par son directeur, n’eut qu’une vie éphémère, au contraire de la Gazette et du Mercure, qui furent de fructueuses entreprises. Renaudot déclarait au cardinal Fleury que la Gazette de France lui avait valu, pendant vingt ans, 12000 livres de rente, toutes les années. Ce chiffre, il est vrai, baissa dans la suite ; mais le directeur de la Gazette ne cessa pas d’avoir un émolument fort convenable. A la date du 19 février 1749, voici ce qu’écrit le duc de Luynes : « J’appris hier par M. de Verneuil qu’il a vendu ces jours-ci le privilège de la Gazette de France ; il m’a dit que cela valait 8000 livres de rentes ; il l’a vendu 100000 livres à M. le président Orillon. »

Le Mercure donnait des résultats encore plus élevés, et vraiment remarquables, si l’on tient compte de la différence dans la valeur de l’argent. « M. Davoust, écrit Collé en 1754, m’a assuré que tous frais faits, le produit net montait à 21000 ou 22000 livres » ; et M. Davoust le sait bien, puisque depuis deux ou trois ans c’est lui qui a eu la bonté de conduire cette affaire pour La Bruyère. La Harpe affirme que pendant un temps assez long, l’Année littéraire rapporta à Fréron plus de 20000 livres par an. Au dire de Brissot, Linguet gagna au moins 100000 francs avec ses Annales.

Il y eut la Gazette littéraire, puis le Journal encyclopédique, auquel collabora Voltaire, le journalisme fait homme, comme l’a dit M. Lanson, cité par M. Pellisson : « Il a toutes les qualités, avec beaucoup des défauts du journaliste : par-dessus tout la voix qui porte, qui fixe l’attention au travers de la clameur confuse de la vie. Ce n’est pas assez de dire que Voltaire est un journaliste ; il est, à lui seul, un journal, un grand journal. Il fait tout, articles sérieux, reportage, échos, variétés, calembours ; il brasse et mêle tout cela dans ses petits écrits. Toutes les fonctions de vulgarisation, de propagande, de polémique et d’information sont rassemblées indivises entre ses mains. » On n’est donc pas surpris d’apprendre qu’il eut un moment l’intention d’avoir, lui aussi, son journal. Que d’esprit il y eût dépensé !

Enfin, à mesure que les années s’écoulaient, la presse se développait, grandissait, se multipliait, et brusquement, avec la Révolution, descendant des hauteurs, cessant d’être une sorte de délicat divertissement pour les savants, les lettrés et les gens riches, elle se fit populaire et vint trouver la foule chez elle, dans la rue, à l’atelier, au logis, souvent violente, injuste, cruelle, transportant toujours avec elle une petite lueur de vérité, qui éclairait le chemin et guidait les consciences. Maintenant, c’est la grande force publique, contre laquelle aucun attentat n’est plus possible. Elle domine le monde et gouverne l’opinion. Mais ceci ne doit point la rendre oublieuse du passé, et il est bon qu’elle accorde un souvenir respectueux à ceux qui furent ses créateurs.

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