La fusée s’élève. Le cosmonaute reporter s’extasie dans le micro : "J’observe les nuages, la base… C’est beau, oh ! Une vraie splendeur ! Vous m’entendez ?" Tout se déroule à merveille. Après onze minutes et seize secondes, Vostok est déposée comme une fleur sur orbite. Le lendemain du vol, Youri se rappelle : "Un ciel noir, noir. La grandeur et l’éclat des étoiles paraissent plus nettement sur ce fond noir, leur vitesse de déplacement… est considérable… On voit bien la rondeur de la Terre. Elle est bordée d’un joli bleu." Sanglé dans son fauteuil, le cosmonaute n’a pas vraiment l’occasion de tester l’apesanteur, même s’il en ressent les effets. Mais point de folie, sinon celle de son indicible optimisme. Trente-huit minutes après l’envol, les grandes antennes américaines installées en Alaska obtiennent la confirmation qu’un homme est bel et bien sur orbite. Enfer et damnation ! Une fois de plus, ces maudits rouges les ont précédés dans la course à l’espace !
Cent huit minutes de bonheur
Pendant ce temps, guilleret, Gagarine presse un tube contenant de la nourriture. Il boit de la même façon. "Je n’ai éprouvé aucune difficulté physiologique", confie-t-il, le lendemain. Le vaisseau plonge dans l’ombre de la Terre, puis en ressort. L’orbite suivie par la capsule passe par un périgée de 181 kilomètres et un apogée de 327 kilomètres, soit un peu plus haut que prévu. À bord, le reporter spatial ne chôme pas : il enregistre ses sentiments sur le magnétophone du bord, téléphone ses rapports et les télégraphie en morse pour pallier toute interruption de la liaison. Bientôt, la descente. Le vol ne prévoit qu’une seule rotation terrestre. Moins d’une heure ! La rétrofusée se met en route quarante secondes pour ralentir la capsule qui commence à se laisser agripper par la gravité. Problème ! "Dès que la rétrofusée s’est éteinte, il y a eu une secousse brutale. Je voyais la Terre traverser le hublot de haut en bas dans le sens droite-gauche. La vitesse de rotation était d’environ 30 degrés à la seconde, pas moins. Ça valsait : la tête, les pieds, la tête, les pieds, à une vitesse de rotation considérable. Ça tournait. Je voyais tantôt l’Afrique (c’était au-dessus de l’Afrique), tantôt la ligne d’horizon, tantôt le ciel." Durant dix longues minutes, ça secoue dans tous les sens. Normalement, dix secondes après l’arrêt de la rétrofusée, le module moteur aurait dû se détacher de la capsule sphérique de rentrée dans l’atmosphère. "J’ai compris que quelque chose n’allait pas. J’ai consulté ma montre. Au bout de deux minutes, rien : pas de séparation… J’ai décidé de ne pas sonner le tocsin. J’ai fait savoir au téléphone que la séparation ne s’était pas faite… J’ai jugé que ce n’était pas une situation d’urgence." Après dix minutes d’une attente interminable, la rupture tant attendue se produit enfin.
La rentrée dans l’atmosphère de Vostok se déroule sans incident. À 7 000 mètres, sanglé dans son fauteuil, Gagarine est éjecté de la capsule, non loin de la ville de Saratov. Le parachute s’ouvre après 4 000 mètres de chute libre. Au cours du retour, il connaît une petite frayeur : pendant six minutes, ne parvenant pas à actionner le clapet de sa combinaison commandant l’entrée d’air, il manque de périr étouffé. L’atterrissage dans un champ labouré se fait sans encombre.
Après cent huit minutes de bonheur, voilà notre héros malgré lui de retour sur Terre. "Monté sur une butte, j’ai vu une femme et une fillette se diriger vers moi… Je suis allé à leur rencontre pour demander un téléphone. Mais, en m’avançant, j’ai vu que la femme ralentissait l’allure et que la fillette commençait à battre en retraite. J’ai fait des moulinets avec les bras en criant : Je suis des vôtres ! Un Soviétique ! N’ayez pas peur, ne craignez rien, venez ici !" Pour Gagarine, c’est alors que vraiment commence l’épreuve. Il sera accueilli en héros de l’Union soviétique et, en tant que tel, ne volera plus dans l’espace à son grand désespoir. En revanche, les tours du monde, il en accomplira de nombreux autres pour saluer ses admirateurs. On le voit étreindre Castro, complimenter la reine d’Angleterre, saluer de Gaulle. Cela l’amuse, mais ne le comble pas. Le 27 mars 1968, Gagarine se tue aux commandes d’un Mig. Le petit homme si grand est mort.
P-S :
J’aimerais répondre à tous les commentaires affirmant que des cosmonautes soviétiques auraient précédé Gagarine au cours de tentatives mortelles. Disons-le clairement : il s’agit d’une pure affabulation que rien n’étaie. Aujourd’hui, plus aucune archive de l’époque n’est conservée secrète. Mais on n’empêchera jamais ceux qui doutent de douter. Ils rejoignent la cohorte de ceux qui affirment, croix de bois, croix de fer, que les Américains n’ont jamais posé le pied sur la Lune…